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Parker Williams / Temps perdu

September 27, 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

L'amour n'a pas de frontière

Une série de nouvelles M/M

 

 

TEMPS PERDU

par Parker Williams

 

Introduction

            L’histoire que vous allez lire célèbre l’amour, le sexe et la romance entre hommes. C’est un produit de « L’Amour n’a pas de Frontières », sponsorisé par le groupe sur Goodreads MM Romance Group et est publié gratuitement pour vous.

Qu’est-ce qu’est « L’Amour n’a pas de Frontières » ?

Le groupe sur Goodreads MM Romance Groupe a invité ses membres à choisir une photo et à prendre leur plume pour écrire une courte histoire d’amour MM, inspirée par l’image. Les auteurs de ce groupe ont été invités à sélectionner une lettre et à écrire une histoire originale. Le résultat a été une vague de créativité qui a mis en lumière le lien spécial entre les auteurs de MM et les gens qui aiment lire ce qu’ils font.

            Une description de l’image qui a inspiré cette histoire est fournie avec la lettre de demande initiale. Si vous souhaitez voir la photo, s’il vous plaît, n’hésitez pas à rejoindre le Goodreads MM Romance Group et visitez la section « discussions : L’Amour n’a pas de frontières ».

            Si vous êtes un lecteur avide de romances MM ou nouveau à ce genre, vous allez pouvoir festoyer joyeusement.

Conseil de Prudence

        

 

TEMPS PERDU

Par Parker Williams

 

 

Description de la photo

            Une photographie en noir et blanc, montrant un lit, avec deux jeunes hommes dessus, légèrement à droite, visibles à partir de la taille. Leurs torses sont nus. Ils se trouvent face à face et leur étreinte est tendre et amoureuse, plus que passionnée.

 

La lettre

            Cher Auteur,

            J’espérais que vous pourriez me raconter l’histoire de ces deux beaux hommes ?

            Ils se connaissent depuis de nombreuses années. Ils sont des amis proches depuis longtemps, mais la vie a prit ses droits et l’avancement de leurs carrières a fait qu’ils ont une vie bien remplie, si bien qu’ils ont, en quelque sorte perdu le contact. Ils ne se sont jamais oublié l’un l’autre et ils attendaient tous les deux ce moment depuis des années.

            Je voudrais voir une rencontre émouvante, peut-être avec un soupçon de désespoir ou de malaise si vous pouvez le glisser dans l’histoire, mais surtout juste plein d’amour (je suis une incorrigible romantique).

            S’il vous plaît, pas d’éléments paranormaux (j’aimerais un roman contemporain) et de préférence pas de BDSM non plus et j’apprécierais vraiment une fin très heureuse. Si ce n’est pas possible, s’il vous plaît, écrivez une fin douce. Je sais que ma requête concerne une histoire pleine d’émotions, mais j’aimerais qu’elle ne soit pas pleine de regrets, si possible.

Cordialement,

Lauren

 

Infos pour l’histoire

Genre : contemporain

Mots-clefs : amis/amants, première fois, propriétaire de restaurant, professeur, fin heureuse.

 

 

TEMPS PERDU

 

Par Parker Williams

 

 

            Kurt Danvers est né trois jours avant moi. Nous avons grandi dans le même quartier, nous sommes allés dans les mêmes écoles, avons apprécié les mêmes choses. Nous sommes devenus rapidement des amis et nos parents ont souvent remarqué à quel point nous semblions nous emboîter. Il y a eu des soirées pyjamas, des sorties pour aller jouer. Nous étions plus proches que des meilleurs amis, encore plus que des frères. C’en était quasiment au point où ne pouvions pas exister sans que l’autre ne soit à proximité. Kurt passait beaucoup de temps chez moi, tout comme j’en faisais autant chez lui. Nos parents ont finalement renoncé à essayer de nous séparer, se rendant compte que cela n’en valait pas la peine. Lorsque ses parents ont voulu l’emmener en voyage, il a crié si fort qu’il est presque tombé malade parce que je ne venais pas avec lui. Lorsque j’ai dû aller à l’hôpital pour me faire retirer les amygdales, ils ont dû assouplir leur règlement pour permettre à Kurt de rester près de moi parce que j’avais fait une véritable crise de nerfs.

            Alors que nous étions à l’école primaire, Kurt avait endossé le rôle de mon protecteur. Toute personne qui avait quelque chose à me dire devait passer par lui d’abord. C’était quelque chose qu’il avait pris très au sérieux. Ce n’était pas qu’il était plus grand que moi, mais il avait une personnalité et cela se voyait nettement qu’il était du genre à prendre en charge et les personnes respectaient cela. Kurt était un ami très démonstratif. Il posait son bras sur mes épaules pendant que nous marchions ou me faisait des câlins devant tout le monde. Il ne s’était jamais préoccupé de ce que les gens auraient pu penser. La seule opinion qui comptait pour lui était la mienne.

***

            Au lycée, tout commença à sombrer en enfer. Cela avait commencé dès ma puberté en fait lorsque je compris que j’étais différent. Pendant que les autres garçons parlaient constamment des filles, de ce qu’ils aimeraient faire avec elles, de ce qu’ils appréciaient chez elles, de combien ils espéraient en avoir, je restais silencieux. Je n’avais jamais eu ces sentiments. Je veux dire, j’avais quelques amies qui étaient des filles, mais jamais de petite amie. Mes parents me disaient que j’étais probablement « en retard », mais je ne croyais pas du tout que c’était ça. J’étais heureux avec ce que j’avais. Lorsque Kurt était là, je n’avais besoin de personne d’autre. Bon sang, je ne voulais pas être avec quelqu’un d’autre. Si nous sortions avec des amis, je me retrouvais toujours à souhaiter qu’ils ne soient pas là.

            Un groupe d’entre nous était allé à la plage un jour. Le temps était magnifique. Tout le monde s’était éclaté à faire du surf, à traîner ensemble. Sauf moi. Je me suis assis sur un journal, les regardant faire. Kurt avait essayé de me faire venir avec lui pour que je le rejoigne à la fête, mais je l’avais supplié de me laisser, lui signifiant que j’étais  très bien assis là. Il m’avait sourit, s’était assis sur le journal à côté de moi, ses épaules touchant les miennes. Je lui avais pourtant dit qu’il devrait aller s’amuser, parce que je n’étais pas vraiment d’humeur à le faire. Il m’avait heurté l’épaule.

            — Tu es un idiot. Je suis venu ici pour être avec toi, là où tu te trouves, mon plaisir se trouve aussi.

            J’avais ressenti de drôles de sensations dans mon ventre, lorsqu’il avait dit ça. J’avais également durci, mais il n’y avait aucun moyen qu’un gars veuille entendre ça de son ami.

            Kurt était toujours rapide dans ses commentaires, ses sourires ou ses rires. Les gens étaient attirés par lui comme des copeaux de métal par un aimant. Il était toujours invité à des fêtes ou chez des amis. Bon sang, certaines filles avaient même trouvé le courage de lui demander de sortir avec elles. Lorsqu’il se retournait, il me demandait si je voulais venir. J’en étais à un point de ma vie où je commençais à devenir introverti. Les groupes me rendaient nerveux alors je lui disais d’y aller et que je le verrais le lendemain. À chaque fois, il se présentait chez moi, prêt à passer sa nuit à regarder la télévision ou tout simplement à traîner. Lorsque je lui avais demandé pourquoi, il m’avait adressé ce regard où il haussait un sourcil et me regardait comme si je venais de poser la question la plus stupide jamais dite sur terre. Je suppose que c’était ce qu’il pensait être la meilleure réponse. Il ne fallut pas longtemps avant que je n’arrête de lui demander pourquoi et savourais juste le fait de l’avoir près de moi. À chaque fois que cela se produisait, j’avais toujours l’impression d’avoir des papillons qui voletaient dans mon estomac et lui adressais un sourire maladroit. Je ne savais pas pourquoi, mais cela me faisait du bien.

***

            Au moment où nous avons commencé la fac, il devint vite assez évident que je ne ferais jamais partie de la foule des gens intéressants. Je n’avais ni l’argent, ni la réputation qui allait avec. Kurt, sportif aurait facilement pu faire partie de ce groupe, mais avait choisi de rester près de moi. Lui et moi avions tellement en commun – nous aimions tous les deux Avatar : Le Dernier Maître de l’Air, le dessin animé, pas le film boiteux, nous appréciions tous les deux la même musique, mais surtout, nous aimions vraiment de passer du temps ensemble. Nous étions les meilleurs amis au monde. Il n’y avait pas une seule fois où vous pouviez nous trouver occupés à ne rien faire. Cela n’avait pas d’importance de savoir si c’était excitant ou banal, tout ce qui comptait pour nous était le fait que nous étions ensemble. Je chérissais chaque moment que j’avais avec lui, chaque regard, chaque sourire. Même son ridicule braiement qu’il avait en guise de rire m’était précieux. Je les gardais dans ma mémoire car ils me soutenaient les quelques rares moments où il n’était pas là. Nous partagions tout ensemble, sauf la seule chose que je savais qu’il ne comprendrait jamais.

            J’étais désespérément amoureux de mon meilleur ami.

            Durant tout le collège, Kurt avait été mon roc. Pas une seule fois, il n’avait renoncé à son rôle en tant que mon chevalier blanc. Lorsque mes parents avaient divorcé, il a été celui vers lequel je me suis tourné. Quand mon chien Patches était mort, Kurt a été celui qui m’a réconforté, me tenant dans ses bras pendant que je pleurais avant de m’endormir. Il ne m’a jamais jugé, jamais je ne me suis senti moins important à ses yeux. Lorsque notre bal de fin d’année était arrivé, Kurt m’avait demandé si j’acceptais un double rendez-vous avec lui et les jumelles Delaney. C’était bizarre parce qu’il ne m’avait pas laissé seul de toute la soirée. Jessica et Janice n’ont jamais rien dit à ce sujet. Même les rares fois où nous étions allés danser, c’était presque comme s’il était collé à ma hanche. Cette nuit-là, nous avions ramenés les filles chez elle avant de retourner chez moi où Kurt avait passé la nuit. Quand je lui avais demandé pourquoi il n’avait pas réservé une chambre d’hôtel pour Jess et lui, il m’avait frappé l’arrière de la tête et m’avait dit de ne pas poser de questions stupides.

            Toute personne qui ne pouvait pas voir sa beauté était évidemment aveugle. Je savais que Kurt était destiné à de grandes choses et je ne pouvais qu’espérer être là lorsqu’elles se produiraient.

            Lorsque vous grandissez, vous commencez à penser que les choses ne seront jamais différentes. Que les gens de votre vie seront toujours là pour vous. Ce fut une leçon difficile à apprendre que la croissance signifiait le changement. Lorsqu’est venu le temps d’aller à l’université, j’ai été accepté à l’Université Vanderbilt dans le Tennessee, où j’allais étudier l’éducation en milieu spécial et Kurt était admis à la Michigan State University pour étudier la gestion en restauration. Il avait le grand espoir d’ouvrir enfin son propre restaurant. Le jour était venu pour que nous empruntions chacun notre propre chemin et ce fut un adieu larmoyant pour tous les deux.

            — Mon Dieu, Alex, je ne peux pas y croire, marmonna-t-il contre mon cou.

Je le tenais serré contre moi, ne voulant pas rompre le lien. Son souffle chaud juste en-dessous de mon oreille provoquant des frissons. Nous nous étions étreints souvent au fil du temps, mais jamais comme ça. Pas avec le genre d’étreinte où nous savions que si nous nous laissions aller, nous n’aurions aucun moyen de revenir à ce que nous étions.

— Je ne veux pas perdre le contact. S’il te plaît, dis-moi que cela ne va pas arriver, l’avais-je supplié, reculant pour regarder ses yeux couleur de chocolat chaud.

— Nan, mec. Tout ira bien. Nous nous enverrons des e-mails, des textos, nous nous téléphonerons, tout ce qu’il faut. Nous resterons en contact. Tu es mon meilleur ami. Te perdre serait comme perdre une partie de moi-même. Je ne pense pas pouvoir vivre sans toi. Tu le sais, non ?

J’avais hoché la tête, toujours pas disposé à le laisser s’en aller. La voix de la mère de Kurt nous avait brisés cependant.

— Allez, Kurt, il est temps d’y aller.

Il s’était écarté de moi, avant de se pencher en avant et de poser sa main sur mon visage. J’avais résisté à l’envie de blottir celui-ci dans sa paume.

— Ne laisse jamais personne te prendre de court, Alex. Je serais toujours derrière toi.

Sur ces mots, il s’était penché et m’avait embrassé sur la joue, puis avait couru vers la voiture où sa mère l’attendait. Je les avais regardés s’éloigner, ma joue me picotant là où il avait posé ses lèvres.

***

Ma première année avait été difficile. Les cours m’avaient laissé peu de temps pour faire autre chose en dehors de l’université. J’étais déterminé à m’atteler à mon travail et à être diplômé avec les honneurs. Je voulais que tout le monde soit fier de ma réussite. En fait, je voulais uniquement que Kurt soit fier de moi. Son opinion avait toujours été celle qui comptait le plus.

Fidèle à sa parole, nous étions restés en contact permanent. Pas un seul jour ne s’écoulait sans que je ne trouve un texto sur mon téléphone pour m’envoyer encouragement ou louange, ou même juste un visage souriant. Quelque chose pour me faire savoir qu’il pensait à moi. Cela n’avait pas d’importance que la vie soit devenue merdique, il était toujours derrière moi comme il me l’avait promis.

Je ne peux pas dire quelle est la première fois où je n’ai rien reçu de sa part. J’étais tellement occupé avec mes partiels, que je n’étais même pas sûr de l’avoir remarqué. Je lui ai envoyé quelques messages avant de finalement en recevoir un en retour. Il était dans le même bateau que moi. L’université était beaucoup plus difficile que le lycée et il nous fallait faire beaucoup plus attention pour rester au top. Nous avions convenu que nous ne devions pas paniquer si nous n’entendions pas parler l’un de l’autre pendant un certain temps, sachant que nos cours étaient difficiles et nos professeurs exigeants.

Durant les six mois suivants, les messages arrivèrent de moins en moins souvent. Il y en avait un tous les deux jours. Puis un par semaine, si l’un d’entre nous avait de la chance. Vers la fin, il n’y en avait plus qu’un tous les deux mois environ. Par la suite, ils ont tout à fait cessé d’arriver. Nous étions tirés dans des directions différentes à cause de nos carrières et les vies que nous nous étions choisies de suivre. Lorsque les classes n’étaient pas en sessions, j’assistais à des conférences, faisais des expériences en laboratoire, tout ce que je pouvais faire pour garder une moyenne à son plus haut niveau. Cela ne me laissait pas le temps de faire de nouvelles rencontres, mais il ne s’était jamais écoulé une seule journée sans que je ne pense à Kurt, me souvenant de toutes ces petites choses qui le rendaient spécial pour moi. Pas un instant ne s’était passé sans que je n’aie regretté de ne pas avoir pris le temps de l’appeler. Avant que je ne le réalise, j’avais terminé mes études. J’étais excité, devant recevoir mon diplôme avec les honneurs et je voulais partager les nouvelles avec mon meilleur ami. J’avais sorti mon téléphone et avais composé son numéro.

— Allô ?

— Kurt ? C’est moi, Alex.

— Je suis désolé. Je pense que vous avez le mauvais numéro.

Je refis le numéro, priant pour que je me sois trompé.

— Ouais, c’est ce numéro, mais il n’y a personne ici qui s’appelle Kurt. Désolé.

L’homme au bout du fil avait déconnecté l’appel et j’étais resté là à regarder mon téléphone. J’avais senti la chaleur de mes larmes qui coulaient sur mes joues et avais réalisé que malgré tout ce que j’avais acquis, je venais de perdre ce qui m’était le plus précieux.

***

J’avais pensé rester à l’école pour obtenir une maîtrise, mais au final j’avais pris la décision que cela ne valait pas l’argent supplémentaire que j’aurais à débourser. Ce que je voulais vraiment était de trouver une école où je pourrais enseigner. La chose étrange était que bien qu’ayant été désireux de quitter la maison, j’avais vraiment envie d’y retourner. Même si mes parents avaient déménagé dans différents états, Evanston, Illinois serait toujours chez moi.

Après mon retour, j’avais contacté plusieurs écoles primaires de la région et avais fini par en trouver une qui avait un poste de disponible. J’avais passé un entretien et on m’avait dit qu’on allait me recontacter. Trois semaines avant le début de l’année scolaire, j’avais reçu un appel. Le travail était à moi. Ce n’était pas une tâche facile, mais travailler avec des enfants qui avaient un trouble de l’apprentissage était enrichissant à sa manière. Et voir les sourires sur leurs visages lorsqu’ils réussissaient rendait l’expérience valorisante. Enfin, presque.

Environ huit mois après le début de l’année scolaire, j’avais dû appeler un parent pour un entretien. Les notes de son fils avaient commencé à baisser et j’avais besoin du soutien de sa famille. Jake Tanner était un homme grand, les épaules larges, les yeux bleus et une voix qui pourrait faire fondre du beurre.

— Monsieur Tanner, merci d’être venu. Je suis Alex Jeffers, le professeur de Logan. Je sais que c’est difficile de trouver un peu de temps pour venir me voir.

Il avait appuyé son long corps contre un fauteuil, un sourire lumineux ornant le pli de ses lèvres.

— Je vous remercie de prendre ce temps, Monsieur Jeffers, je sais que Logan est difficile.

— Alex, s’il vous plaît. Ne vous méprenez pas, Monsieur Tanner…

Il avait levé sa main.

— Je vais vous appeler Alex à condition que vous m’appeliez Jake.

Je lui avais souris et lui avais adressé un rapide hochement de tête.

— Je me demandais si vous saviez peut-être ce qui avait causé ce brusque changement dans le comportement de Logan ? Il a toujours été un garçon intelligent.

Jake avait plissé un peu son visage, faisant quelques rides sur son nez.

— Sa mère et moi avons divorcé il y a cinq mois. La vie à la maison a été rude pour nous cette année. Lorsqu’elle est finalement partie, elle n’a pas voulu prendre Logan avec elle. C’est donc juste mon fils et moi depuis lors.

— Oh ! Je comprends que cela puisse être difficile. Cela explique également la manière dont Logan a réagi. Je pense que nous pourrons probablement travailler ensemble pour lui donner les conseils dont il a besoin en ce moment. Si vous étiez libre un soir de cette semaine, nous pourrions nous réunir pour en parler.

Jake l’était.

— Que diriez-vous de dîner ? Logan est avec sa mère ce soir, donc si vous êtes disponible…

J’avais regardé Jake, essayant de comprendre s’il flirtait avec moi. Il était sexy en diable, mais ne me faisait aucun effet. Je devais être resté immobile un peu trop longtemps parce qu’il avait relevé un sourcil.

Puis, son visage avait rougi.

— Oh mon Dieu, je suis désolé. Ce n’est pas sorti de la manière dont je le voulais. Juste entre amis. Promis. Je n’ai rien contre vous, mais je ne suis franchement pas à la recherche de quelque chose d’autre.

Décision prise, j’avais attrapé ma veste.

— Allons-y.

Nous avions pris la voiture de Jake, discutant pendant que nous roulions. Il me parla de sa rupture avec sa femme, de la manière dont les contraintes pour élever Logan étaient devenues trop lourdes à gérer pour elle. Lorsque j’étais à l’école, j’avais suivi un projet concernant les pressions subies par les familles qui devaient s’occuper d’un élève ayant des besoins spéciaux et comprenait maintenant ce qu’il disait.

— Shannon, mon ex, avait ces grands rêves d’une famille parfaite. Lorsque Logan est né, ils sont partis en fumée. Elle s’est mise à lui en vouloir et je n’ai pas pu le supporter. Mon fils est trop important pour la laisser le blesser dans son amour-propre. Elle a eu le choix : soit une thérapie, soit le divorce. Elle a choisi le divorce.

Nous avions faits le reste du chemin en silence. Je n’avais rien à dire, mais le silence n’était pas gênant entre nous. Lorsque nous étions arrivés au restaurant, Jake m’avait montré la voie. L’hôtesse nous avait approchés, appelant Jake par son nom, et nous avait dirigés vers une table dans une section cloisonnée, à l’arrière de la salle, nous donnant les menus reliés en cuir bleu.

— Je suppose que vous venez souvent ici ? avais-je demandé avec un petit rire.

— Nous avions l’habitude de venir souvent ici. C’est le restaurant préféré de Logan, mais depuis le divorce, il refuse de manger ici.

Après avoir commandé nos plats, Jake et moi nous étions concentrés sur les besoins spécifiques de Logan. Nous avions dressé les grandes lignes d’un plan lorsque j’avais entendu quelqu’un que mon esprit refusait de croire. Après l’avoir entendu à nouveau, ma tête s’est brusquement redressée comme un putain de diable hors de sa boîte. Un grand braiement ressemblant à un rire remplissait la salle. Je dévisageai les gens jusqu’à ce que je le voie. Je me frottai les yeux, persuadé  d’imaginer les choses, mais non. À l’autre bout de la pièce se trouvait l’homme que je n’avais pas revu depuis des années. Mon ancien meilleur ami, Kurt Danvers.

— Alex ? Ça va ? On dirait que vous avez vu un fantôme.

Je m’effondrai sur ma chaise. Je ne pouvais plus respirer. Mon cœur battait à un rythme saccadé, heurtant durement ma poitrine. J’entendais ma respiration sifflante. Jake saisit mon bras et le serra fermement, me ramenant à la réalité. Je fouillai dans ma poche et sortis mon portefeuille. Lançant soixante dollars sur la table, je m’excusai et lui dit que je devais partir. Avant qu’il ne puisse répondre, je m’enfuis du restaurant. J’entendis Jake m’appeler, mais tout ce à quoi je pouvais penser était de sortir de là. Je sautai dans un taxi qui me ramena devant l’école où j’avais laissé ma voiture.

De retour à la maison, je faisais les cents pas dans mon appartement, en train de décider si j’avais fait le bon choix. J’aurais facilement pu aller vers Kurt et exiger de savoir ce qu’il s’était passé. Pourquoi m’avait-il abandonné sans même un appel ? Pourquoi m’avait-il rejeté ? Je savais que ce n’était pas logique : cette souffrance et cette douleur que je ressentais. J’étais tout autant à blâmer pour notre perte de contact, mais il n’avait jamais eu assez de respect pour me dire que nous n’étions plus amis. Je me déshabillai pour me mettre au lit, tirai la couverture alors que les souvenirs de notre amitié revenaient à mon esprit. Je me mis à sangloter avant de m’endormir.

***

Durant une grande partie de la journée suivante, j’agissais comme un zombie en classe. N’ayant pratiquement pas pu dormir, je ne survivais que grâce à la caféine. Il me fallut réunir toutes mes forces pour ne pas m’en prendre aux enfants. C’était un groupe animé et je les aimais tous, mais mon esprit était ailleurs. Lorsque Logan entra dans la classe, en début d’après-midi, il me remit une longue enveloppe blanche.

— C’est de mon père, m’informa-t-il.

Je l’ouvris, prêt à être sévèrement jugé, mais ce qui était écrit dans la lettre me surpris.

           

Alex,

Je ne sais pas pourquoi vous êtes parti aussi précipitamment la nuit dernière. J’espère que ce n’était pas à cause de quelque chose que j’ai pu faire. Le propriétaire du restaurant est venu pour s’assurer que tout se passait bien. Il a dit qu’il vous connaissait et m’a demandé si nous étions là en tant que rendez-vous. J’ai ri et lui ai dit que non, que vous étiez le professeur de mon fils et il a souri, m’a remercié et m’a dit qu’il nous offrait le dîner. Je vais bientôt reprendre contact avec vous, afin que nous puissions discuter de notre plan pour Logan.

Merci.

Jake.

 

Kurt avait posé des questions sur moi ? Pourquoi s’en soucierait-il ? Il était celui qui m’avait quitté. Je remerciai Logan et enfouis l’enveloppe dans ma poche de pantalon. J’avais une classe à m’occuper et pas le temps de m’inquiéter pour Kurt. Bien que je l’avoue, l’idée resta dans un coin de mon esprit et peut-être me fit-elle sourire. Juste un peu.

Trois heures de l’après-midi ne pouvaient pas arriver assez vite. J’avais besoin de temps pour comprendre ce que je ressentais. Après que le dernier élève ait quitté la salle, j’attrapai mon cartable et mes papiers, ayant l’intention de me diriger vers la porte. Lorsque je me retournai, je dus reprendre mon souffle. Kurt se tenait là, ayant l’air aussi beau que la dernière fois que je l’avais vu, près de cinq ans auparavant. Son sourire rayonnait et tout ce que je pouvais ressentir était sa chaleur. Maudit soit-il.

— Désolé pour ton dîner, dit-il. Je t’ai rapporté ton argent. Tu n’as pas à payer pour un repas que tu n’as pas mangé.

Il fit quelques pas vers moi, l’expression de son visage semblait être de l’amusement. Comment osait-il me faire ce petit sourire en coin comme ça ? Et pourquoi mon corps osait-il répondre ? Il s’avança vers moi, me forçant à un câlin entre ses bras.

Je ne voulais pas lui parler maintenant. J’avais besoin d’un peu de temps pour analyser mes sentiments et je ne pouvais pas le faire alors qu’il était si proche de moi.

— Qu’est-ce que tu veux, Kurt ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

Le sourire s’effaça de son visage.

— Que s’est-il passé, Alex ? Pourquoi m’as-tu rayé de ta vie ?

Ma mâchoire chuta et je criai.

— Moi ? Te rayer de ma vie ? Je t’ai appelé et ai appris que quelqu’un d’autre avait ton numéro. Aucun message venant de toi. Pas même un e-mail. Rien.

Il baissa les yeux.

— Je croyais que c’était ce que tu voulais. Après deux mois où tu n’as plus répondu à aucun de mes messages, j’ai présumé que tu en avais fini avec moi. Je ne peux pas te dire combien cela m’a fait mal de penser que…

Mon estomac se souleva.

— Non, tu ne peux pas me reprocher ça. Tu aurais pu me retrouver. Je suis sur Facebook. Ce n’est pas comme si j’étais entré en clandestinité. Tu n’as même pas essayé, répondis-je tristement.

Il fit un pas vers moi. Il n’éleva pas la voix et me demanda doucement :

— Et toi, tu l’as fait ? Peux-tu me regarder dans les yeux et me dire que tu as fait tout ce que tu pouvais pour me retrouver ?

Il avait raison. Je le savais. Mon putain d’égo ne voulait pas renoncer cependant. J’avais été blessé pendant des années à penser qu’il m’avait délibérément fait ça et il n’y avait aucun moyen que je puisse le laisser s’en sortir aussi facilement.

Je voulais jeter mes bras autour de lui, le supplier de me pardonner ma bêtise, mais je n’ai rien fait. Au lieu de cela, je n’ai fait qu’empirer les choses.

— Tu m’as dit que tu étais venu ici pour me rendre mon argent. Merci. Tu peux me le rendre et partir maintenant. C’était agréable de te revoir. Peut-être que nous pourrons le refaire dans cinq ans.

Je voulais que le ton de ma voix soit ferme, mais je savais qu’elle tremblait.

Il secoua la tête et me regarda de nouveau avec son sourire arrogant.

— Non, je ne pense pas. Lorsque je t’ai vu hier, toutes ces années ont disparues comme par magie. C’était comme si nous ne nous étions jamais quittés. Tu seras toujours mon meilleur ami. Malgré ce qui s’est passé entre nous, toi et moi nous n’en avons pas terminé. Nous allons de nouveau être ensemble. Tu peux compter là-dessus.

Les longs doigts de Kurt déposèrent une longue enveloppe sur le bureau en face de moi.

— À plus tard, Alex.

Lorsqu’il passa la porte, je poussai un long soupir. Ce que je ne pouvais pas lui dire, c’était que le fait de l’avoir revu au restaurant avait fait ressurgir tous mes sentiments dans un raz de marée d’émotions. Je me languissais d’amour pour lui. De tous les hommes avec qui j’avais essayé de sortir, aucun d’entre eux n’arrivait jamais à la cheville de Kurt. Aucun d’entre eux ne pourrait faire que j’avais les mains qui transpiraient ou que mon estomac se retrouvait envahi de papillons avec juste un sourcil relevé ou un sourire qui n’était destiné qu’à moi. Je ramassai l’enveloppe et la mis dans ma poche. Me dirigeant vers la porte, je sentis une bouffée de son parfum et je gémis. Indépendamment de ce que mon esprit essayait de me dire, mon corps voulait toujours de lui. Je savais que cela n’allait pas bien se finir. Peu importe mes efforts, au bout d’un moment, il allait comprendre mon attirance pour lui et ce serait probablement la fin de notre amitié, malgré ce qu’il en disait.

Je m’approchai de ma voiture, une petite Toyota Camry, la déverrouillait et étais sur le point de me glisser derrière le volant lorsque je remarquai un petit paquet sur le capot. C’était enveloppé dans du papier de soie blanc avec une petite note retenue par un mince ruban bleu. Je pris le tout et ouvris la note accrochée au ruban.

« Je n’ai rien oublié ».

Mes mains tremblaient légèrement alors que je déballais le paquet. Je me maudis d’être aussi nerveux. Lorsque le dernier pan de papier retomba, mon cœur fit un petit bond. Dans ma main se tenait un paquet de chewing-gum Teaberry, mes préférés lorsque j’étais enfant, mais que je n’avais plus vu depuis des années. Mes épaules s’affaissèrent et je poussai un profond soupir, alors qu’un doux souvenir me traversait. Presque inconsciemment, j’ouvrai le paquet, tirai une plaquette que je glissai dans ma bouche, savourant le goût ressemblant vaguement à de la menthe glaciale. Je le mâchai pendant un moment, me rappelant comment Kurt m’avait fait goûter à mon premier chewing-gum. Il avait vu un paquet dans le magasin quand nous avions douze ans et avait convaincu sa mère de l’acheter. Il en mâchait un lorsqu’il était arrivé chez moi, la douce odeur se sentant dans son souffle et il m’avait demandé si j’y avais déjà goûté. Je lui avais répondu que non. Il l’avait alors  sorti de sa bouche et  mis dans la mienne. J’aurais dû être dégoûté, mais la vérité est que j’avais été excité. C’était comme s’il m’avait donné un baiser et j’avais gardé précieusement ce souvenir.

Je ne dormis pas bien cette nuit-là. Des souvenirs de mon enfance que j’avais dissimulés dans un coin de mon cerveau étaient revenus me hanter. Je me souvenais de chaque regard, de chaque contact avec une très grande clarté. Chaque effleurement de peau en cours de gym. Les fantasmes que j’avais longtemps refoulés revenaient à la surface pour me narguer. Me forçant à me rappeler de tous les détails de son corps souple. De la manière dont ses cheveux noirs assombrissaient ses yeux, de comment le coin de sa bouche se relevait lorsqu’il me souriait. De la façon dont je m’étais senti vide lorsque j’avais réalisé que je l’avais perdu. Je renonçai finalement à essayer de dormir, me dirigeant vers le salon, m’asseyant dans le fauteuil rembourré et feuilletant de vieux albums de photos que ma mère m’avait donnés avant de m’installer. Je passai un bon moment à passer mes doigts sur les photos de Kurt datant de notre enfance, essayant d’éloigner la douleur qui enserrait mon cœur. Si je devais être honnête, je voulais qu’il revienne dans ma vie, mais admis que ce serait injuste parce que je ne pensais pas être capable de supporter à nouveau cette douleur si nous devions nous séparer encore une fois. J’avais à peine réussi à m’en remettre lors de la première séparation. Je savais que je ne pourrais pas le supporter de nouveau. Il était donc préférable de l’éloigner simplement. J’avais finalement pris une décision, mais même en le sachant, mon cœur me faisait toujours aussi mal.

***

J’arrivai sur le parking de l’école et trouvai une petite foule rassemblée près de la porte, montrant quelque chose sur le sol. Je quittai ma place de parking et m’approchai du groupe assemblé. Sally Lemke, un professeur des classes supérieures, se retourna et me fit un grand sourire. Elle fit un pas de côté pour que je puisse approcher. Collé sur la porte, se trouvait un amoncellement de plusieurs petits ours en peluche vêtus de smokings et de robes. Une note était accrochée à l’ensemble, me disant exactement ce que c’était.

    Alex,

            Meilleure. Nuit. De. Ma. Vie.

            Te souviens-tu de ce que j’ai dit ?

 

Je pris la petite scène représentée, l’équilibrai au-dessus de mon cartable et la portai à ma voiture, la jetant dans le coffre avant de revenir vers ma salle de classe. À chaque pas, je me rappelais un peu plus de notre bal de promotion. Me souvenais-je de ce que Kurt m’avait dit ? Je n’étais pas sûr de savoir de quoi il parlait, mais je savais quel était mon meilleur souvenir.

 

— Hey, Kurt, Jess et Jan sont aux toilettes. Sérieusement, pourquoi est-ce que les filles doivent y aller par deux ? Je pense que c’est une conspiration. Elles sont là-bas pour programmer la chute des hommes.

Je ris et levai les yeux au ciel. Kurt s’approcha, posant sa main sur mon coude.

— Veux-tu danser avec moi ? murmura-t-il dans mon oreille. Je te laisserai conduire, si tu veux.

Je le repoussai au loin en éclatant de rire.

— Non, mec, je ne vais pas danser avec toi. C’est juste… bizarre.

Dieu, comme j’aurais voulu qu’il me prenne dans ses bras, me faisant faire le tour de la piste de danse. Ma tête se poserait sur son épaule, parfaitement car il avait juste quelques centimètres de plus que moi. La pensée d’être enveloppé dans sa chaleur, mon visage appuyé contre son torse alors qu’il me tenait, me fit frémir d’excitation.

— Pourquoi te soucies-tu autant de ce que les autres pensent ? Nous sommes juste deux amis qui passons un bon moment. Je vais donc danser avec toi. Allez, qu’en dis-tu ?

Je secouai ma tête, farouchement intéressé, mais complètement effrayé.

— Pas du tout, tu n’es pas mon type.

— D’accord, très bien. Mais souviens-toi que je te l’ai proposé, murmura-t-il. Je voudrais toujours danser avec toi, mais la prochaine fois, tu devras me le demander.

 

Je secouai la tête dans une vaine tentative pour repousser mes souvenirs. De nous deux, Kurt avait toujours été le plus fort. J’étais toujours mortellement effrayé que quelqu’un ne découvre que j’étais gay. Mon cœur battait à tout rompre à chaque fois que Kurt faisait un geste démonstratif. Il n’avait jamais eu de problème à toucher d’autres personnes, à étreindre certains de nos amis, ou tout simplement à être amical. Je bégayais et mon visage rougissait si quelqu’un essayait de poser la main sur moi. J’avais toujours souhaité pouvoir être aussi confiant que Kurt. C’était une des nombreuses choses que j’essayais d’inculquer aux enfants. Soyez fier d’être ce que vous êtes. Il m’avait fallu des années pour comprendre cette leçon.

À peu près une heure avant la fin des cours, quelqu’un frappa à la porte. Je me dirigeai vers le couloir pour trouver un chauffeur-livreur dans un uniforme brun vif qui portait deux grandes boîtes.

— Monsieur Jeffers ?

— Oui, c’est moi. Puis-je vous aider à quelque chose ?

— J’ai un colis pour vous.

Il me tendit sa tablette électronique.

— Si vous pouviez utiliser le stylet ou votre doigt et écrire votre nom en bas, je vous en serais reconnaissant.

J’essayai de réfléchir. Je ne me faisais jamais livrer à l’école et n’attendais aucunes fournitures. Même si c’était le cas, elles étaient livrées au bureau de l’école.

— Je crois que vous vous êtes trompé de personne. Je n’ai rien commandé.

Il m’adressa un petit sourire.

— La commande a été passée ce matin. Le monsieur a insisté pour qu’elle soit livrée rapidement, pour quatorze heures. Si vous pouviez signer ici ?

Je fis ce qu’il demandait et lui tendis la tablette. En échange, il me donna les deux boîtes brunes dont l’une avait une enveloppe blanche collée dessus.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je à l’homme.

Il se contenta de sourire et m’adressa un petit signe de tête avant de s’éloigner dans le couloir. Je pris les boîtes, les amenant en classe, mes élèves me regardant avec impatience. Je les posai sur mon bureau et ouvris l’enveloppe.

 

Si cela veut dire quelque chose, un de mes souvenirs favoris, c’était toi, moi et Patches près de l’étang.

 

J’ouvris les boîtes et trouvais une douzaine de petits gâteaux avec des visages de chien noir et blanc sur chacun. Une autre note disait simplement de les partager avec la classe. Ils furent tous étonnés lorsque je leur remis à chacun une friandise. Alors qu’ils mangeaient leur gâteau au chocolat, je m’assis à mon bureau, regardant le mien.

 

Kurt et moi avions à peu près quinze ans. Les vacances d’été. C’était un après-midi très chaud. Patches était déjà vieux à cette époque. Il poursuivait un canard autour de l’étang sans grand espoir de l’attraper. Kurt était à côté de moi, allongé sur la couverture. Ses exercices d’haltérophilie commençaient à donner de sacrés résultats. Il était musclé avec de belles formes. Pas trop, mais il avait l’air incroyable. Plusieurs fois, je m’étais senti embarrassé lorsqu’il m’embrassait. Heureusement, personne n’avait jamais rien remarqué.

— As-tu déjà pensé à avoir des enfants ? demanda Kurt d’une voix rêveuse alors qu’il se faisait bronzer au bord de l’eau.

— Non, je ne pense pas vouloir d’enfants, répondis-je.

Ce n’était pas la vérité. Je voulais avoir des enfants. Cela me désespérait que le fait d’être gay signifie que je n’aurais jamais mes propres enfants. Je savais que j’allais décevoir mes parents lorsqu’ils découvriraient qu’ils n’auraient jamais de petits-enfants.

— Je pense que tu ferais un papa impressionnant, déclara doucement Kurt.

Il se redressa et se retourna vers moi.

— Je pense que nous devrions être tous les deux de bons pères.

Je me souviens lui avoir souri et m’être transformé en gélatine lorsqu’il m’avait rendu mon sourire. Il s’était rallongé et s’était endormi avec sa tête nichée sur mon bras.

 

Je pense que c’était probablement l’après-midi le plus parfait de ma vie.

— Monsieur Jeffers ?

Je relevai brusquement la tête.

— Oui, Logan ?

— La cloche a sonné. Pouvons-nous y aller ?

Je regardai l’horloge. Il était près de quinze heures cinq. J’étais tellement perdu dans mes souvenirs que je n’avais rien remarqué.

— Oui, la classe est terminée. Rappelez-vous que lundi nous allons parler de la famille. Amenez quelque chose qui représente beaucoup pour vous et qui se rapporte à votre famille.

Les enfants sortirent de la salle, laissant les emballages des gâteaux et des miettes partout. Je souris et commençai à ranger le désordre.

— Ils les ont vraiment adorés, n’est-ce pas ?

Un frisson me traversa comme je regardais vers la porte. Kurt était appuyé contre elle, portant un tee-shirt noir qui était tendu contre son torse musclé, tellement que vous pouviez voir les mamelons sous le tissu. Il entra dans la pièce et commença à nettoyer.

— Que fais-tu ici, Kurt ? demandai-je, avec un peu d’exaspération dans la voix.

— J’ai contribué à ces saletés, c’est normal que je t’aide à nettoyer.

Je secouai la tête. Cela concordait parfaitement avec le genre de logique de Kurt.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Pourquoi ne pas simplement séparer nos chemins ? Nous étions bien pendant cinq ans.

Il me regarda à travers ses longs cils.

— Cela l’a peut-être été pour toi, mais cela n’a jamais été le cas pour moi.

Il déposa sa brassée de déchets dans la poubelle avant de se rapprocher de l’endroit où je me trouvais. Il tendit la main vers moi. J’essayai de reculer, mais il attrapa mes manches et me retint sur place.

— Je reviendrai la semaine prochaine, Alex. Il n’y a quelque chose que j’aie besoin que tu saches sur le fait que je ne sois pas parti à ta recherche. Mais, ce n’est pas le bon moment, cependant. Je serai de retour dans l’après-midi de lundi. Avant que je ne parte, je veux que tu penses à une chose. J’ai besoin que tu te souviennes de Steve Jensen, d’accord ? Peux-tu faire ça pour moi, s’il te plaît ?

Sans ajouter un autre mot, il se retourna et se dirigea vers la porte, me laissant confus quant à ce qui venait juste de se passer.

***

 Je m’assis dans le salon, afin de préparer mon plan pour mes leçons. Un verre de merlot intact reposait sur le bureau à côté de moi. Pourquoi Kurt voulait-il que je repense à Steve ? Je n’avais pas songé à lui depuis des années. J’essayai de me concentrer sur ce que je faisais, mais mes pensées continuèrent à dériver vers l’enfant qui s’était donné pour mission de rendre ma vie infernale.

Steve Jensen était un véritable connard lorsque j’étais au lycée. Il était du genre à penser qu’il était un grand macho costaud. Il n’avait pas besoin d’une raison pour ne pas vous aimer en dehors du fait qu’il pensait que c’était normal. J’avais seize ans à l’époque, commençant tout juste à m’appliquer l’étiquette gay, sachant que je ne penserais jamais aux filles de la manière dont je le faisais avec Kurt. Steve devait avoir compris quelque chose sur ce point, parce qu’il en avait profité pour me harceler chaque jour. Il se faisait toujours une grande joie lorsqu’il me trouvait seul et qu’il était capable de me bousculer alors que personne ne regardait. Un vendredi après-midi, l’entraîneur m’avait donné quelques trucs à faire après la classe de gym et je m’étais retrouvé tard devant mon vestiaire. J’avais retiré mes vêtements et m’étais dirigé vers la douche, voulant sentir bon lorsque je reverrais Kurt. Je m’étais rapidement lavé, sachant que je devais retrouver Kurt quelques minutes plus tard. Je m’étais précipité à mon casier, mais je ne faisais pas attention à ce qui m’entourait ce qui s’était avéré être une grossière erreur. Un main me poussa dans le dos, si bien que j’allais heurter les casiers et me retrouvais étourdi. J’étais tombé sur le sol, essayant de reprendre mes esprits lorsque j’avais senti quelqu’un empoigner mes cheveux et tirer ma tête en arrière.

 

— Eh bien, si ce n’est pas le pédé de la classe, siffla Steve.

J’essayai de lutter, de m’éloigner de lui, mais il lança ma tête contre le casier.

— Reste comme ça, m’ordonna-t-il.

J’avais du mal à me sortir de son emprise. Il me traîna pratiquement jusqu’aux toilettes, refermant la porte derrière nous.

— S’il te plaît, ne me fais pas mal, le suppliai-je.

Il s’avança vers moi, son visage à quelques centimètres du mien. Son souffle puait la cigarette et il sentait comme s’il ne s’était pas douché.

— Dieu, tu es une telle tantouse apeurée, dit-il sèchement, me jetant contre le mur.

Des larmes striaient mes joues et je ne pouvais m’arrêter de pleurnicher. Sa main jaillit et frappa mon visage, le son résonnant contre les murs.

— Je ne vous comprends pas, vous les pédés. Pourquoi avez-vous besoin de sucer des queues alors qu’il y a toutes ces chattes partout ? grogna-t-il.

Il me pressait contre le mur, me tenant là d’une seule main. De l’autre, il forma un poing qu’il m’envoya en plein estomac, expulsant tout l’air de mes poumons. Je tombai à genoux. Mon estomac se soulevait.

— Ouais, je savais bien que tu voulais être sur tes genoux en face de moi. Tu veux ça, n’est-ce pas ? se moqua-t-il. Relève-toi. Je n’ai aucune envie que tu me fasses ça.

Il agrippa de nouveau une poignée de mes cheveux et je criai alors qu’il les tirait pour me remettre debout.

— Je me demande si je peux te battre jusqu’à ce que le pédé qui est en toi puisse sortir ?

Je le vis de nouveau lever la main et je fermai les yeux, me préparant au coup suivant. Soudain, ses mains n’étaient plus sur moi et je retombai au sol. Je relevai les yeux et vis Kurt, les narines dilatées et les yeux écarquillés. Il avait le maillot de Steve serré dans ses mains, ses jointures étaient blanches. Il le retourna et le poussa contre la porte, le faisant rebondir contre le mur.

— Putain, qu’est-ce que tu pensais faire ? rugit-il.

— Juste m’amuser un peu, dit Steve, un sourire méchant sur son visage.

Kurt se releva et parla à travers ses dents serrées.

— Alex, va te changer. J’ai besoin que tu partes maintenant.

J’étais assis sur le sol, trop abasourdi pour bouger.

— Maintenant, Alex ! cria Kurt.

Je me précipitai sur la porte, me préparant à fuir lorsque j’entendis la voix de Kurt, basse et pleine de menace.

— Il est à moi, tu comprends ? Si jamais tu t’approches à nouveau de lui, je jure devant Dieu que je vais te tuer. Suis-je assez clair ?

Je n’ai jamais entendu la réponse de Steve. Je me précipitai vers mon casier et commençai à essayer d’enfiler mes vêtements, ayant la ferme intention de rentrer à la maison au plus vite. Je continuai à chercher ma chemise, ma frustration grandissant à chaque seconde qui passait. Je ne pouvais rien faire correctement. Je claquai mes mains contre le casier à plusieurs reprises. La douleur était intense, mais je m’en fichais. Kurt m’attrapa et me prit dans ses bras, appuyant ma tête contre son torse.

— Je suis désolé. Tellement désolé, murmura-t-il, me tenant près de lui.

Avoir Kurt près de moi, pensant à ce qui aurait pu arriver, je fis craquer et je me mis à sangloter contre son épaule. Il m’aida à finir de me rhabiller et me porta pratiquement jusqu’à sa voiture. Il me ramena chez lui et appela mes parents, leur faisant savoir que je resterais avec lui pour la nuit. Il me mit dans son lit et passa sa main sur mon dos, marmonnant des excuses pour quelques transgressions imaginaires. Je passai le week-end à la maison de Kurt. Le samedi, j’étais calmé, mais les yeux de Kurt flambaient toujours, à chaque fois qu’il me regardait. Je pensais que j’avais fait quelque chose de mal et qu’il était en colère contre moi, mais il m’assura que ce n’était pas du tout le cas. Il me disait qu’il était désolé, mais lorsque j’ai demandé pourquoi, il n’a pas voulu me répondre.

Le lundi, lorsque je retournai à l’école, Steve avait un énorme œil au beurre noir et il m’évita comme la peste. J’avais une contusion importante sur mon ventre, mais la marque sur mon visage avait disparue. Lorsque je revis Steve dans la salle de sport, je fis tout ce que je pouvais pour l’éviter, mais je vous jure qu’il tremblait lorsque je passais près de lui. Kurt n’a jamais voulu me dire ce qui s’était passé ce jour-là. Lorsque je lui ai demandé, il avait toujours cette expression douloureuse sur le visage et disait que c’était mieux que je ne le sache pas. Après un moment, j’ai arrêté de demander.

Pendant quelques semaines, ma relation avec Kurt fut tendue. Il ne voulait pas s’ouvrir et parler avec moi et je ne savais pas quoi faire. Après un moment, il revint lentement à la normale, mais il y avait toujours quelque chose là que je pouvais sentir, même si j’étais incapable de le définir.

***

Je passai le week-end à parler avec Jake et à finaliser nos plans sur la manière dont nous pourrions aider Logan. Lorsque nous eûmes terminé, Jake me posa des questions sur Kurt et je lui parlais à contrecœur de choses que je n’avais jamais dites à personne d’autre. C’était agréable de sortir tout ça de ma poitrine, de penser que, puisque je n’avais pas de relation particulière avec lui, il pourrait avoir un point de vue différent. Il écouta poliment et lorsque je terminai, il resta silencieux pendant un moment.

— Vous êtes un idiot, vous savez ça, non ? dit-il finalement.

— Et pourquoi ça ? demandai-je.

— Sérieusement ? Vous n’avez pas encore compris ?

Il fit une pause pendant plusieurs secondes.

— Écoutez, Alex, je sais que nous ne nous connaissons pas très bien l’un l’autre, et je ne connais pas du tout Kurt, mais vous ne pouvez pas rejeter vingt-cinq ans d’amitié pour quelques sentiments blessés. S’il est vraiment votre ami, vous trouverez un moyen de passer par-dessus tout ça. Je pense que si vous retiriez votre tête de votre cul, vous pourriez effectivement être en mesure d’ouvrir les yeux. Je pense vraiment qu’il y a des choses que vous ne voyez pas. Bon, je dois y aller. J’emmène Logan au zoo aujourd’hui. Juste… N’abandonnez pas, d’accord ?

Nous avons raccroché et je restai là à réfléchir à ce qu’il avait voulu dire.

***

Le lundi matin commença de la pire des manières possibles. Il y avait un orage, avec beaucoup d’éclairs et de tonnerre. Je n’ai jamais aimé ce genre de journées. Je courus jusqu’à la voiture seulement pour découvrir que j’avais laissé la fenêtre côté conducteur ouverte et que le siège était trempé. Je retournais jusqu’à la maison et saisis un sac poubelle pour le poser sur le siège afin que je puisse m’asseoir et aller travailler. Des jours comme ça rendaient les enfants nerveux. Si cela continuait, il serait évident que toute cette énergie devrait être canalisée ailleurs. Puis il y avait le fait que Kurt m’avait dit qu’il rentrait aujourd’hui et qu’il viendrait me voir et je n’étais toujours pas sûr de quoi faire avec lui. Une litanie d’émotions tourbillonnaient dans ma tête, me donnant un début de mal de crâne avec la tension. Rien de bon ne sortirait de cette journée, je le savais.

Comme je m’y attendais, la journée fut difficile. Nous avions discuté de la famille et la plupart des enfants avaient pensé à apporter quelque chose pour illustrer leurs propos. Certains eurent le nez qui coulait, ce qui signifiait qu’ils n’étaient pas seulement sensibles, mais qu’ils en avaient gros sur le cœur à propos de quelque chose. Entre essuyer les nez qui coulaient, traiter avec les enfants qui s’ennuyaient et essayer de les amener à prêter attention aux leçons, j’étais prêt à rentrer à la maison avant le déjeuner.

Après le repas, les enfants revinrent dans la salle, un peu plus calmes maintenant qu’ils avaient quelque chose dans le ventre. Je commençais juste la leçon de l’après-midi lorsque la porte s’ouvrit. Je gémis quand un gorille avec un caisson de basses et un sac de courses entra. Les enfants hurlèrent de rire tandis que l’homme costumé faisait le tour, ébouriffant les cheveux et faisant des gestes de la main à chaque enfant. Je me dirigeai vers lui et croisai les bras

— Je ne sais pas combien il vous a payé, mais s’il vous plaît, partez, dis-je durement.

Le gorille secoua la tête et se dirigea vers l’avant de la classe. Il plaça l’appareil sur mon bureau et préleva plusieurs longues bananes mûres du sac. Il alluma l’interrupteur et la salle se remplit d’un rythme un peu funky. Le gorille commença à danser. Les enfants allèrent… eh bien, allèrent avec le singe. Il se dirigea vers moi et essaya de me faire danser, mais je refusais. Au lieu de cela, il alla vers les enfants, dansant avec eux de manière aléatoire. Il revint ensuite au bureau. Il saisit une banane et fit l’andouille devant moi. Il me tendit le fruit jaune foncé et retourna vers le bureau. Je regardai la banane et je vis qu’il y avait quelque chose d’écrit au marqueur noir.

Je

Jetant un regard interrogateur au gorille, je vis qu’il avait pris une deuxième banane et l’envoyait dans ma direction. Les enfants évidemment s’en amusèrent, dansant toujours autour de la salle avec le gorille. Il me tendit le fruit et me fit signe. Saisissant l’un des enfants, il fit quelques pas rapides avant de s’abaisser et de prendre le fruit suivant. Je regardais rapidement celui qui se trouvait dans ma main.

Veux

La chanson sur la bande changea, la musique se transformant en un air de jazz léger. Le gorille tournoya vers moi, faisant une mauvaise imitation de salsa. Il me tendit une autre banane, taquina quelques enfants, les faisant hurler de rire lorsqu’il retourna au bureau en faisant quelques pas de cha-cha. Je jetai un coup d’œil sur la banane.

Que

Cela devenait bizarre et très distrayant. Les prochains voyages me ramenèrent plusieurs autres bananes. Chacune avait un mot écrit sur dessus.

Tu

Saches

Que

Je

Le gorille sembla hésiter. Il s’arrêta à côté du bureau, les yeux baissés. Enfin, il redressa le dos et prit le reste des bananes. La musique changea à nouveau. Cette fois-ci, on entendit les douces cordes d’un piano. Certainement pas quelque chose pour danser. Il me tendit lentement la banane suivante.

T’aime

Beaucoup

Je regardai le gorille. Pourquoi Kurt avait-il fait ça ? Comment avait-il pu m’embarrasser comme ça ? Je m’éloignais de la classe, essayant de ne pas montrer mes larmes. Toutes ces années passées à l’aimer et maintenant, il se moquait de moi ? Le gorille me tapa sur l’épaule, pour que je le regarde. Je pensais qu’il s’attendait à un pourboire ou quelque chose comme ça. Lorsque je pus enfin me retourner pour lui faire face, je le trouvai là, debout, les bras ouverts. Je n’avais aucune idée de ce qu’il voulait. Il prit mes mains et en plaça une sur sa hanche et prit l’autre dans la sienne. Il me tira près de lui dans une étrange valse. Je résistai au début, mais ensuite, me perdis dans le moment. Lorsque l’air se termina, le gorille se pencha et murmura à mon oreille :

— Je voulais danser avec toi depuis si longtemps, Alex. Merci d’avoir fait que mon rêve soit devenu réalité.

Puis, il reprit le caisson, fit des gestes en direction des enfants pour les saluer et sortit pendant que je restais là, figé, dans un silence stupéfait.

***

Les enfants furent de bonne humeur pour le reste de la journée. Voir un gorille danser n’était pas quelque chose qu’ils voyaient tous les jours, apparemment. C’était très difficile de les faire se concentrer sur les leçons, ce qui me convenait parfaitement car j’avais moi-même quelques difficultés à fixer mon attention également. Je n’avais aucune idée de ce que je devais faire de la déclaration de Kurt. J’avais encore plus de mal à comprendre ce que tout cela signifiait. Kurt savait-il que j’avais des sentiments pour lui ? Voulait-il me faire savoir qu’il savait que j’étais gay ? Mon estomac se retourna rien que d’y penser.

À la fin de la journée, mes nerfs étaient à fleur de peau. Je ne savais pas ce que je devais faire ensuite. J’avais tellement de pensées qui me trottaient dans la tête. Tellement en fait, que tout le temps qu’il m’a fallu pour arriver à ma voiture, je n’avais même pas remarqué que Kurt se tenait là, à m’attendre.

— Putain, qu’est-ce que c’était que ce petit discours ? demandai-je.

— Je suis presque sûr d’avoir été parfaitement clair si tu as lu mes bananes.

Il se mit à rire.

— D’accord, je sais que ça paraît bizarre dit comme ça, mais je maintiens ce que j’ai dit.

Je baissai la voix, dans l’espoir de l’empêcher de trembler.

— Et alors quoi ? Maintenant tu sais que je suis gay et tu vas faire quoi après ?

Il sourit et frotta sa main sur son visage.

— Ouais, toujours le même vieil Alex. Toujours tout ramener à toi. J’ai toujours su que tu étais gay. Pourquoi crois-tu que j’ai travaillé si durement à te protéger ?

Je lui adressai un regard interdit.

— Tu n’as rien compris, n’est-ce pas ? demanda-t-il tristement. Viens dîner avec moi. Je crois qu’il est temps que nous éclaircissions un certain nombre de choses.

Il me tendit sa main, comme au bon vieux temps. Je me sentis en sécurité lorsqu’il serra la mienne.

— Où allons-nous ? murmurai-je.

— Tu verras bien. Peut-être que lorsque nous y arriverons, les choses vont enfin commencer à se mettre en place dans ta tête.

Nous montâmes dans son camion, un élégant pick-up noir Ford. Après que nous ayons bouclé notre ceinture, il me tendit sa main et prit la mienne, apparemment peu disposé à me libérer. Pendant qu’il conduisait, il garda une conversation légère, me posant de questions sur les enfants, mon travail, le temps. Je remarquai finalement que nous avions pris la même direction que celle que Jake avait suivie lorsque nous étions sortis dîner quelques jours auparavant.

— Alors, tu as enfin réalisé ton rêve, hein ? Ouvrir ton propre restaurant. Je suppose qu’il doit être assez populaire.

Il haussa les épaules.

— Ça marche bien. Tu l’aurais su si tu étais resté pour dîner la dernière fois.

Un sourire dansait sur ses lèvres.

Nous nous arrêtâmes sur le parking. Il lâcha ma main, sortit et se dirigea vers le côté passager, ouvrit la portière et reprit mes doigts dans sa main. Je le regardais alors que nous traversions le parking. Il n’avait pas vraiment changé. Ses cheveux noirs et sa large poitrine contrastaient toujours autant avec ma carrure mince et mes cheveux blonds. Ses yeux, cependant… Ils brillaient d’une telle intensité que je pourrais me perdre en eux.

— Tu m’as manqué, dit-il tranquillement. Je n’ai jamais cessé de penser à toi.

Je retirai mes doigts de sa main.

— Comment peux-tu dire ça ? Nous ne nous sommes pas vus depuis des années. Et je suis censé croire que tu pensais à moi ?

Il se retourna pour me faire face.

— J’ai pensé à toi tous ces putains de jours, Alex. Regarde !

Il se retourna et désigna le restaurant.

Il me fallut quelques instants pour comprendre ce qu’il me montrait. Lorsque je le réalisai finalement, mon cœur se déchira en deux. Je n’avais pas remarqué l’enseigne extérieure du bâtiment lors de ma première venue. Maintenant, je voulais juste pleurer. Lorsque Jake m’avait dit d’ouvrir les yeux et de regarder, je n’avais pas compris ce qu’il avait voulu dire. Jusqu’à cet instant précis. L’enseigne du restaurant, celui de Kurt détenait la vérité dans son appellation. Je le regardai avec crainte après avoir remarqué le nom de l’endroit pour la première fois : AJ’s

— Tu… Tu as appelé ton restaurant AJ’s ?

Je jetai un coup d’œil dans sa direction. Son visage était rouge et il tremblait. Il hocha lentement la tête.

— Pourquoi ?

— Parce que j’avais besoin de toi et que tu n’étais pas là, répondit-il d’une voix douce. J’ai toujours eu besoin de toi. Lorsque tu as arrêté… Lorsque nous avons perdu le contact, j’ai pensé que tu n’avais plus besoin de moi. J’ai pensé que tu avais déménagé et que tu m’avais laissé derrière.

Cela ne me prit qu’un moment pour comprendre ce qu’il me disait. Durant cette fraction de seconde, tout ce à quoi je pensais s’envola par la fenêtre.

— J’ai toujours pensé que si tu savais ce que je ressentais pour toi cela signifierait la fin de notre amitié. Je t’aime depuis tellement longtemps. J’ai toujours pensé que tu pourrais peut-être prendre soin de moi en retour, mais je n’ai jamais voulu risquer ce que nous avions pour le découvrir. Après que nous ayons perdu le contact, je me suis efforcé d’aller de l’avant, d’essayer de m’accrocher à quelque chose, donc j’ai acheté ce bâtiment et créé AJ’s.

Mon cœur fondit. Tant de temps avait passé et maintenant je savais qu’il ressentait la même chose que moi. Je lui avais reproché de m’avoir laissé derrière parce que je pensais qu’il n’avait plus besoin de moi. Il était populaire, j’étais asocial. J’étais maladroit et n’avais ma place nulle part. J’avais juste pensé qu’il l’avait finalement réalisé et qu’il avait continué d’évoluer sans moi. Il m’avait fallu beaucoup de temps pour me réconcilier avec ça. Pour me construire une coque assez solide pour que les gens ne puissent pas me blesser à nouveau. Pour que je sois capable de sortir avec les quelques amis que j’avais. Savoir qu’il avait souffert tout autant que moi m’a fait réaliser à quel point j’avais été injuste. Pour nous deux. Je devais admettre en moi-même que je n’avais pas recherché Kurt parce que j’avais peur d’être blessé à nouveau.

— Il y a quelque chose que je ne comprends pas… commençai-je.

— Seulement une chose ? demanda Kurt en se mettant à rire, essuyant une larme au coin de son œil.

— Je vais ignorer ça. Il y a des choses que j’ai besoin de savoir, répondis-je, essayant de ne pas sourire à la facilité avec laquelle notre gouaille habituelle recommençait à s’installer entre nous.

— Pouvons-nous entrer et manger ? J’ai entendu dire que la nourriture était bonne et que le propriétaire était un gars génial une fois que vous appreniez à le connaître un peu.

Je ne savais plus s’il fallait rire ou pleurer. J’avais été tellement stupide. Moi, ma fierté, ma peur ou peut importe la connerie que c’était, nous avait coûté cher à tous les deux. Kurt posa sa main sur le bas de mon dos et me conduisit vers la porte. Quand nous sommes entrés à l’intérieur, le chef de rang vint immédiatement jusqu’à nous.

— Bonsoir, Monsieur Danvers. Votre table est prête, dit-il.

Son ton était très professionnel, mais je pouvais sentir qu’il me regardait. Je m’approchai de Kurt et il passa son bras autour de moi, dans un geste protecteur. C’était une chose naturelle et je me retrouvais à me détendre contre lui.

— Merci, Paul. Est-ce que tout est prêt ?

Paul rayonna.

— Oui, Monsieur. Tout a été préparé exactement selon vos indications.

— De quoi parle-t-il ? murmurai-je à Kurt. Que se passe-t-il ?

Il me regarda, un sourire s’étendant sur son visage.

— Tu verras. Viens avec moi.

Kurt s’avança très à l’aise dans le restaurant, me tirant après lui. Mon estomac s’agitait, l’excitation se répandant en moi. Il me dirigea vers une pièce à l’arrière et ouvrit la porte. Des lampes étaient disposées dans les coins de la pièce, fournissant un éclairage tamisé. Un doux morceau de musique classique sortait des haut-parleurs placés tout du long. Au milieu se trouvait une petite table recouverte d’une nappe rouge. Des bougies réchauffaient la surface. Kurt me dirigea vers la table, tira une chaise et attendit que je m’asseye.

— Qu’est-ce que tout cela ? demandai-je, essayant d’empêcher ma voix de grincer.

— Notre premier rendez-vous, comme j’ai toujours voulu qu’il soit. C’est celui dont j’ai rêvé depuis que nous étions au collège. Eh bien, sauf que maintenant, je peux me permettre de le faire.

Il rit et prit son siège. Un garçon en smoking entra dans la pièce et attendit à la porte jusqu’à ce que Kurt lui fasse signe.

— Alex, voici Victor. Il va être notre serveur pour ce soir. Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à lui demander.

Victor m’adressa un signe de tête.

— C’est un plaisir de vous rencontrer, Monsieur Jeffers. J’espère que vous allez profiter de la soirée que nous avons organisée pour vous.

Sur ce, il se retourna et sortit de la pièce, refermant les portes derrière lui.

— Kurt, je…

Il fit un geste de la main.

— Pourrions-nous ne pas parler de quoi que ce soit pour l’instant, s’il te plaît ? J’ai juste envie de rester assis et de profiter de ta compagnie. Je te promets qu’après nous pourrons discuter de tout ce que tu voudras. Est-ce que c’est d’accord ?

J’ouvris la bouche pour protester, mais la refermais. Il avait fait tout ça pour moi. Je n’allais pas tout ruiner. La lueur de la bougie se reflétait dans ses yeux, qui semblaient brumeux.

— Est-ce que tu vas bien ? murmurai-je.

Il hocha la tête.

— C’est le cas maintenant.

Il tendit la main et entrelaça nos doigts ensemble. Il resta juste assis à me sourire.

Victor revint quelques minutes plus tard avec une bouteille de vin et deux verres à longues tiges. Il plaça un verre en face de chacun de nous et présenta la bouteille à Kurt, qui la tourna à quelques reprises avant d’acquiescer. Victor coupa l’opercule et déboucha le vin, le tendant à Kurt. Il renifla doucement le goulot et hocha la tête. Le serveur en versa un petit peu dans le verre de mon ami. Il le fit tourbillonner doucement, prit une gorgée et la sirota.

— C’est parfait, Victor, je vous remercie.

Le serveur nous versa un verre à chacun avant de poser la bouteille sur la table. Il fit une petite courbette devant Kurt et sortit de la salle. Je jetai un coup d’œil à l’étiquette sur la bouteille et faillis m’étouffer.

— Où as-tu déniché une bouteille de Pomerol, Château Le Pin ?

J’aimais bien le vin, mais c’était une bouteille hors catégorie. Je les avais vues dans une vente en ligne à plus de 1 000 dollars la bouteille.

Kurt sourit.

— Je connais quelqu’un qui connait quelqu’un… me répondit-il.

Je connaissais l’homme depuis des années, mais pour une raison quelconque, je me retrouvais sans voix auprès de lui en ce moment. Je n’avais jamais pensé que nous pourrions avoir un rendez-vous. Je n’aurais pas cru qu’il puisse même avoir des sentiments pour moi. Je relevai les yeux et l’espace d’une seconde, je détestai Kurt. Il avait le sourire le plus exaspérant qui soit sur le visage, les yeux plissés et les coins de ses lèvres remontées, montrant qu’il était parfaitement à l’aise. Comme je l’enviais !

— Tu as l’air bien, Alex.

Il prit une autre gorgée de son vin et remplit à nouveau nos verres. Après avoir reposé la bouteille, il tendit la main et prit la mienne.

— As-tu… rencontré quelqu’un ? demanda-t-il avec précaution.

Je secouai la tête. Comment pourrais-je lui expliquer pourquoi je refusais les rendez-vous ?

— Je suis sorti avec quelques personnes, mais ça n’a jamais été plus loin que des amis.

Son sourire s’élargit et ses doigts se resserrèrent brièvement sur les miens. Victor ouvrit la porte et apporta une table roulante. Il s’arrêta à côté de notre table, plaça quelques petits pains chauds et du beurre dans un coin et en silence commença à assembler une salade César, la mélangeant au fond d’un saladier en bois avec un œuf fraîchement poché. Je regardai Kurt.

— Euh… Tu sais que je suis végétalien, non ? demandai-je.

Son expression devint sinistre.

— Je suis désolé, je ne savais pas.

— Je plaisante, ricanai-je. Cela me semble délicieux, Victor. Je vous remercie.

Je jetai un rapide coup d’œil à notre serveur qui essayait difficilement de réprimer un sourire.

Kurt me regarda.

— Ouais, d’accord, tu m’as bien eu. Ce sera bientôt mon tour, ne t’inquiète pas, dit-il en riant.

Après que Victor soit sorti, nous commençâmes à manger. La salade était délicieuse. Je n’avais jamais rien mangé de tel. Les saveurs éclataient sur ma langue.

— C’est très  bon, dis-je, couvrant ma bouche pour ne pas recracher la nourriture.

— Je suis content que tu l’apprécies. Nos salades César sont l’un de nos plats les plus populaires. Les gens aiment l’attention supplémentaire et le spectacle de la préparation à leur table.

— Je peux comprendre pourquoi. D’où t’es venu l’idée de cet endroit ?

Il commença à me parler de sa vision d’un restaurant. Du fait qu’il voulait un endroit où la nourriture serait exceptionnelle et les gens qui y travaillaient, hautement qualifiés, mais toujours chaleureux et conviviaux.

— Je voulais un endroit où tout le monde serait le bienvenu : des familles, des amis…

Il s’arrêta un instant.

— … Des amants.

Je pouvais de nouveau sentir les papillons familiers lorsqu’il me regarda avec une telle tendresse. Je voulais  qu’il écarte la table, qu’il m’attire contre lui et qu’il me tienne dans ses bras. Heureusement, je fus sauvé par le retour de Victor. Il retira silencieusement les assiettes et annonça le plat principal. Il frappa dans ses mains et trois autres serveurs entrèrent dans la pièce en portant toute une variété de plats. Victor tira quelques assiettes d’une pile et commença à les disposer sur la table.

— Je ne savais pas ce que tu voudrais, alors j’ai demandé au Chef Mateo de nous faire un petit échantillon de ses spécialités.

Il y avait beaucoup de nourriture. Je n’avais jamais vu pareille table auparavant : poulet grillé servi avec des quenelles, des spaetzle avec des cubes de chorizo, des pâtes avec du fromage, saupoudrées de croûtons et une foule d’autres que je ne pus identifier. Chacun était savoureux, délicieux et fondait dans la bouche.

— Je crois que je pourrais revenir manger ici, dis-je solennellement.

— Compte là-dessus, dit Kurt. J’espère que tu vas venir manger ici très souvent à partir de maintenant.

Nous avons mangé dans un silence relatif. Mes gémissements au goût de la nourriture étaient à peu près les seuls sons autres que les rires de Kurt à chaque fois que je découvrais que je ne pouvais pas arrêter de me rendre ridicule. Après avoir dégusté chaque plat, j’avais la panse pleine. Je n’aurais rien pu avaler d’autre. Victor les retira et demanda à Kurt.

— Êtes-vous prêt pour le dessert, Monsieur ?

Kurt hocha la tête et Victor sortit, pour revenir quelques minutes plus tard.

— Je ne peux pas. Je vais éclater, me plaignis-je.

— Michelle, notre chef pâtissier sera blessée et déçue si tu n’essaies pas ses profiteroles.

Victor plaça une assiette devant moi. Dessus, des choux à la crème soufflés, farcis de crème glacée à la vanille française, recouverts de caramel et de chocolat liquide, saupoudrés de noix et d’une montagne décadente de crème fouettée épaisse. Je me dis que je pouvais m’autoriser juste une bouchée. Je raclai l’assiette jusqu’à la dernière miette, essayant de récupérer la moindre parcelle qui restait.

— Alex, tu te souviens que je t’ai dis plus tôt que je réussirais à t’avoir après ta plaisanterie ?

Je relevai les yeux de mon assiette et fus accueilli par une cuillerée de crème fouettée qui s’écrasa sur mon visage.

— Et ce n’est pas de la crème fouettée végétalienne non plus, dit-il avant d’éclater de rire.

Je tendis la main vers son assiette et attrapai une poignée de crème fouettée avec du chocolat et la lui lançai, mais il détourna le visage et la prit sur la poitrine. Au moment où nous en avions terminé, nous étions recouverts de crème, mais riions si fort qu’il nous était difficile de respirer. Kurt se leva et se dirigea vers moi. Il me regarda et je tremblais lorsqu’il posa ses doigts collants sur le côté de mon visage. Il ne parla pas, mais baissa juste la tête et prit mes lèvres. Il me serra plus fort et notre baiser devint plus profond. J’ouvris ma bouche, tremblant lorsque sa langue lécha l’intérieur de mes lèvres. Je pouvais sentir le goût du chocolat, du caramel et de Kurt qui dansait sur ma langue. Lorsqu’il recula, je lui murmurai :

— Je te veux.

Il me regarda avec de la passion dans les yeux, mais secoua la tête.

— Non. Nous avons besoin de refaire connaissance tous les deux. Je ne veux pas me précipiter, en aucune façon. Je souhaite pouvoir être à l’aise avec toi de nouveau avant que nous allions de l’avant. Est-ce que tu es d’accord ?

À cet instant, je savais qu’il me protégeait de nouveau. Je me levai et me dirigeai vers le milieu de la pièce avant de m’arrêter, de me retourner pour le regarder.

— Tu m’as menti, tu sais.

Il pencha sa tête sur le côté.

— Comment ça ?

— Quant tu m’as demandé de danser au bal de promotion avec toi, tu m’as dit que tu voulais danser avec moi mais que la prochaine fois, j’aurais te à le demander. Tu l’as fait à l’école.

Il secoua la tête.

— Non, tu as dansé avec un gorille. Et j’espère que quelqu’un a pris des photos d’ailleurs.

Je tendis la main.

— De toute façon, tu n’as pas attendu que je te le demande. Donc, maintenant, je le fais. Veux-tu danser avec moi ?

Il me rejoignit rapidement et se mit devant moi. Je passai mes bras autour de lui et posai ma tête sur sa poitrine.

— Nous sommes tout sale. Es-tu sûr de ne pas vouloir attendre que nous nous soyons nettoyés ?

Je secouai la tête.

— Non, ce soir, c’était merveilleux et je suis heureux là où je suis.

Kurt m’enveloppa dans ses bras et posa son menton au-dessus de ma tête.

— Je suis heureux aussi.

Nous n’avions plus besoin de parler. Notre danse exprimait tout.

***

Au moment où nous étions prêts à rentrer, les autres membres du personnel étaient déjà partis. Kurt me dit de ne pas m’inquiéter, qu’il allait s’arranger avec l’équipe de nettoyage et que demain, la pièce serait impeccable. Comme nous avions pris quelques boissons après le dîner, je n’étais pas en état de conduire. Kurt appela un taxi pour me ramener chez moi, me disant qu’il passerait le lendemain matin pour me conduire au travail. Comme le chauffeur se garait, Kurt me prit contre lui et me donna un rapide baiser.

— J’ai eu la nuit la plus étonnante de ma vie. Merci. Cela n’aurait pas pu être mieux.

L’expression de son visage fit que mon cœur rata un battement. De toute ma vie, personne ne m’avait jamais regardé de la manière dont Kurt le faisait : avec adoration, désir et amour. Toutes ces émotions défilaient également dans mon regard. Il fixa le col de ma chemise, se pencha et murmura à mon oreille.

— Je suis impatient de te revoir.

Il lécha mon oreille, ce qui provoqua un gémissement  de ma part puis je rentrai chez moi.

***

Kurt mit un point d’honneur à me parler tous les jours par la suite. D’habitude, il m’appelait dans la soirée, après que je sois rentré du travail. Même s’il était occupé au restaurant, il trouvait quelques minutes pour prendre de mes nouvelles et me poser des questions sur ma journée. Nous avons redécouvert notre amitié et plus, mais nous n’avions pas encore franchi la dernière étape. Je n’avais toujours pas bien compris pourquoi il voulait attendre, mais je respectais sa décision.

Kurt savait vraiment comment me faire sentir spécial. Désiré. Je partis un matin pour travailler et trouvai une petite note « J’ai juste pensé à toi. J’espère que tu vas passer une bonne journée » scotchée à ma fenêtre ou quelqu’un du restaurant m’apportait mon repas avec une carte attachée « Je suppose que si tu es comme dans mes souvenirs, tu as probablement oublié de prendre quelque chose à déjeuner pour aujourd’hui ». Une nuit, je reçus un appel : « Hey, nous sommes très occupés ce soir, mais pourrais-tu allumer la radio ? Sur WQWM. Je dois y aller. Je te souhaite une bonne nuit », et lorsque j’ai allumé le poste, j’ai entendu « Pour Alex, je suis content que tu sois revenu dans ma vie. Tu m’as manqué. Bien à toi, Kurt » et la voix de Herb Alpert chanta « This Guy in Love with You », m’enveloppant, me faisant sourire, mais provoquant aussi des larmes de joie qui roulèrent sur mes joues. Lorsque la chanson finalement se termina, l’animateur intervint en disant : « C’était Herb Alpert pour Alex de la part de Kurt. Dormez bien, mon ami ». J’ai pris un oreiller que je calai contre ma poitrine et me suis endormi en faisant les plus beaux rêves concernant l’homme le plus étonnant que je connaissais.

***

Nous nous voyions depuis à peu près un mois lorsque Kurt se présenta à mon appartement un samedi matin, bien avant que toute personne normale ne soit réveillée. Il semblait pensif, presque nerveux.

— Puis-je entrer ? demanda-t-il.

Je reculai, lui permettant de pénétrer dans mon appartement.

— Désolé, si je t’ai réveillé, commença-t-il. J’espérais que tu viendrais avec moi aujourd’hui. Je tiens à t’emmener dans quelques endroits et nous allons y passer presque toute la journée. J’ai demandé au Chef Mateo de nous préparer un pique-nique afin que nous ne mourions pas de faim.

— Merci. C’est vraiment agréable.

— Eh bien, j’ai pensé que même si tu n’avais pas envie d’être avec moi, tu pourrais toujours profiter de la nourriture, ricana-t-il.

Je mis mes bras autour de sa taille et lui donnai une légère pression.

— Je suis heureux d’aller n’importe où avec toi.

Kurt passa ses mains sur mon dos, restant juste au-dessus de la ceinture. Il embrassa mon cou, me donnant la chair de poule.

— Allez, il faut que nous bougions. Nous avons beaucoup de route à faire aujourd’hui.

Il me fit entrer dans son camion en m’ouvrant la portière, me laissant entrer avant de la refermer. Puis, il courut de son côté et mit le moteur en marche, s’engagea dans la circulation et se dirigea vers l’autoroute.

— Où allons-nous ? demandai-je à haute voix.

— As-tu confiance en moi ?

— Bien sûr, mais…

— Je vais juste te demander de me suivre sans me poser de questions. Les réponses que tu cherches ? Aujourd’hui, je vais faire de mon mieux pour te les donner. Je suis vraiment nerveux à ce sujet, alors je te serais reconnaissant de me promettre que tu ne vas pas paniquer.

Je le regardai un instant. Maintenant, j’étais nerveux. Je lui faisais confiance, mais… J’acceptai. Il sourit et se détendit un peu. Nous avons roulé pendant environ vingt minutes avant de nous arrêter près d’une petite maison sur deux niveaux. C’était une jolie maison, qui ressemblait à un chalet, avec une avancée de toit en bardage coloré, un joli parterre de fleurs éclatant avec toute une variété de plantes annuelles et une boîte aux lettres qui ressemblait à une version miniature de la maison elle-même.

— Qui vit ici ? demandai-je à Kurt.

— Jess Delaney, fut la seule réponse que j’obtins.

Je me demandais vraiment pourquoi nous étions chez la femme que Kurt avait invitée lors de notre bal de promotion. J’avais des images étranges de lui avec Jessica qui défilaient devant mes yeux et je me sentis mal tout à coup. Je ressentis soudain l’envie de fuir, mais Kurt tendit sa main et prit la mienne, la serrant rapidement. Nous sommes sortis du véhicule et nous sommes dirigés vers la porte d’entrée. Kurt utilisa l’anneau en cuivre pour annoncer notre arrivée. Un instant plus tard, Jessica répondit.

— Salut, Kurt. Hey, Alex. C’est bon de vous revoir. Entrez, Jan est dans la cuisine en train de préparer le café si vous êtes intéressés.

Nous sommes entrés. La maison était charmante. Une vitrine était dans le coin de la pièce contenant tout un assortiment de faunes, de mignonnes petites créatures avec de grands yeux. Jess nous indiqua le canapé d’un geste de la main avant de disparaître dans la pièce d’à côté. Kurt s’assit à l’une des extrémités et je m’assis à l’autre, ce qui provoqua un froncement de sourcils. Quelques instants plus tard, les sœurs sont revenues avec quatre tasses de café. Je les regardai. Elles se ressemblaient toujours, mais Jess avait coupé ses cheveux très courts, avec quelques longues mèches. Sa coiffure mettait son visage en valeur. Les cheveux de Jan étaient encore longs et sombres, bien en-dessous de ses épaules. Elles s’assirent chacune dans un fauteuil.

— C’est bon de te revoir, Alex, dit Jan en m’adressant un sourire poli.

— Ravi de te revoir aussi. Cela fait un moment.

Kurt se gratta la joue.

— Alex, j’ai appelé Jess et Jan parce que je voulais éclaircir un certain point avec toi. J’ai décidé de commencer ici.

Il adressa un clin d’œil à Jess.

— Peux-tu expliquer à Alex pourquoi nous sommes ici ?

Jess prit une profonde inspiration.

— Nous savons que Kurt t’a parlé et t’a demandé de nous inviter au bal de promotion pour que nous y allions avec vous, les garçons. C’était vraiment avec toi qu’il voulait y aller, mais il s’imaginait que tu ne serais pas à l’aise d’être son rendez-vous. Il nous a donc demandé si nous étions prêtes à accepter de le couvrir et nous avons accepté.

Je restai assis dans un silence stupéfait pendant une minute ou deux. Mon esprit s’efforçait de comprendre ce que Jess venait de me dire. Je me retournai vers Kurt et il refusa de rencontrer mon regard.

— Pourquoi Kurt ?

C’était la seule question qui me venait à l’esprit.

Il regarda ses mains tremblantes.

— Je ne voulais pas que tu y ailles avec quelqu’un d’autre. J’avais toujours peur de te perdre au profit d’une autre personne.

Je me levai et vis Kurt tressaillir.

— J’ai besoin de savoir. Pourquoi avez-vous accepté de venir avec nous au bal alors que vous saviez qu’il voulait y aller avec moi ?

Les jumelles se regardèrent l’une l’autre. Jan hocha la tête et Jess me regarda.

— Nous avons trouvé que c’était romantique. Cette nuit-là, nous avons vu la façon dont il te regardait et c’était comme cela que nous voulions que quelqu’un nous regarde un jour. Nous avons pensé qu’il te donnerait le monde s’il le pouvait.

— Je le veux encore, murmura Kurt.

Nous sommes restés un petit moment. Jan nous dit qu’elle était mariée depuis deux ans et Jess qu’elle était fiancée. Avant notre départ, Kurt leur donna sa carte de visite et leur demanda de s’arrêter pour dîner un soir. Comme nous remontions dans le camion, je demandai à Kurt pourquoi il avait maintenu le contact avec nos anciennes cavalières de bal.

— Pourquoi ? Alex Jeffers, serais-tu jaloux ? demanda-t-il gentiment, prenant un regard innocent.

— Non, bien sûr que non, soufflai-je.

— Si, tu l’es ! C’est tellement adorable, dit-il en caressant ma joue.

Je grognais à voix haute et Kurt démarra le camion.

— Je ne suis pas resté en contact avec elles. Tu voulais des réponses et j’ai besoin que tu les trouves, alors je les ai contactées et appelées pour leur demander de te parler.

Je sentis une vague de chaleur envahir tout mon corps. Kurt n’allait pas seulement m’expliquer, il allait me montrer les réponses.

Notre prochain arrêt fut le vieil étant où nous allions avec Patches l’été. Kurt déchargea le panier de pique-nique, me prit la main et me conduisit près des arbres que nous avions utilisés pour nous allonger. L’étang n’était plus là. À sa place se trouvait une aire de jeux. Des enfants escaladaient les équipements, riant et passant un bon moment. Je sentis une douleur dans ma poitrine, sachant que nous avions parlé d’avoir des enfants ici. Kurt étendit une nappe à carreaux, s’assit et m’attira à côté de lui. Il déballa le déjeuner composé d’une salade de pommes de terre, de légumes grillés avec des boulettes de viande et de la limonade. C’était délicieux. Je m’allongeai pour regarder le ciel.

— Le jour où nous sommes venus ici avec Patches, je t’ai posé une question. Te rappelles-tu de ce que c’était ? murmura-t-il.

— Tu m’as demandé si je désirais avoir des enfants. Je t’ai répondu que non, mais ce n’était pas la vérité. Je pensais que c’était impossible du fait que j’étais gay. Cela fait partie de la raison pour laquelle je voulais enseigner. Maintenant, c’est comme si j’avais des enfants, mais chaque jour, ils rentrent à la maison de quelqu’un d’autre. La dernière fois que j’ai parlé avec Jake, il m’a dit qu’il emmenait Logan au zoo J’ai ressenti un petit pincement parce que c’est quelque chose que je n’aurais jamais.

— C’est le but. Je veux ça, aussi. Avec toi. J’ai toujours voulu avoir une famille, mais je voulais que tu en fasses partie. J’ai toujours fais des plans pour ma vie, Alex. Dans chacun de ces plans, tu en faisais partie. Lorsque nous nous sommes séparés, mes plans sont partis en fumée. Je n’en avais jamais envisagé un où tu ne serais pas dedans, donc j’étais perdu.

Il roula sur le côté pour me faire face.

— J’ai besoin de toi dans ma vie. Pas seulement maintenant, mais pour toujours.

J’écoutai ce qu’il me disait, mais au lieu de rester calme, je me retrouvais irrité contre lui.

— Et tu comptais m’informer de ces plans quand au juste ? Tu ne m’as jamais rien dit de tout ça.

— J’ai essayé. Pourquoi crois-tu que je t’aie emmené dans tous ces endroits ? Que je t’aie posé toutes ces questions ? Je voulais te demander des choses qui – du moins l’espérai-je – t’amèneraient à approfondir la conversation, mais tu as continué à me repousser et je ne savais plus comment te parler.

Je m’assis et levai les mains en l’air.

— Oh, je ne sais pas, moi... Que dirais-tu de : « Hé, Alex, je suis gay et je veux construire une famille avec toi ? ». Je pense que cela aurait été assez explicite.

Kurt se remit sur ses pieds.

— Et si tu n’avais pas ressenti la même chose ? Et si tu t’étais moqué de moi ? Et si…

Il s’arrêta pendant une minute.

— Et si cela nous avait séparés ? J’avais des plans afin que nous restions amis. C’était plus facile pour moi, mais tant que j’étais avec toi, j’étais heureux. Comme je te l’ai dit, je n’avais aucun plan où tu n’étais pas concerné. J’étais égoïste cependant. Je voulais tout.

Je triturai un brin d’herbe. Je savais que j’aurais été heureux de savoir que Kurt avait les mêmes sentiments et doutes que moi, mais j’étais en colère à cause de tout le temps que nous avions perdu parce que nous n’avions pas su communiquer l’un avec l’autre.

— J’ai toujours pensé que nous nous disions tout, dis-je tristement. Y a-t-il autre chose que tu ne me dis pas et que j’ai besoin de savoir ?

— Oui, dit-il, d’une voix à peine audible.

Il soupira et me tendit sa main.

— Allons-y. Nous avons encore un arrêt à faire.

Il me remit sur mes pieds et emballa les assiettes sales et la couverture, les remettant dans le panier, puis nous sommes retournés au camion. Je voulais dire quelque chose, mais j’étais toujours furieux du fait qu’il ait gardé des secrets pour lui et ne m’avait pas parlé de tout ce qui concernait sa vie. La chose était que je ne savais pas pourquoi j’étais autant en colère, si c’était après lui ou moi-même, puisque j’avais commis la même erreur.

Aucun de nous ne parla pendant que nous roulions. Je pouvais sentir la tension émaner de Kurt et cela me rendit nerveux. Nous nous sommes arrêtés dans le parking du lycée. Il mit son bras sous le mien et nous dirigea vers les portes.

— Quand je t’ai dit de penser à Steve Jensen, que t’est-il venu à l’esprit ? demanda-t-il.

— Le jour où il m’a frappé dans le gymnase. Celui où tu m’as sauvé de ses griffes.

— Tu as toujours voulu savoir ce qu’il s’était passé, mais je ne t’ai jamais rien dit. Ceci est mon dernier secret. Je vais te dire ce que j’ai fait et pourquoi je l’ai fait et comment cela a eu un impact sur nos vies. Après cela, si tu préfères que nous nous séparions…

Il prit une profonde inspiration qu’il libéra dans un long soupir.

— Je m’en tiendrai à tes souhaits.

L’expression de son visage me brisa le cœur. Pendant toutes ces années, je m’étais demandé ce qu’il s’était passé, mais maintenant, je n’étais plus aussi sûr de vouloir le savoir. Si le souvenir lui causait autant de peine, cela en valait-il vraiment la peine ? Je tendis la main pour le toucher, mais il haussa les épaules, retirant ma main.

— Je dois le faire, d’accord ? Laisse-moi le faire, me supplia-t-il.

Je reculai d’un pas. En ce moment, j’aurais aimé être n’importe où ailleurs qu’ici. Je n’ai jamais voulu être la cause de cette expression de son visage.

— L’entraîneur se dirigeait vers son bureau ce jour-là. Quand il est passé devant moi, je lui ai demandé s’il savait où tu étais. Il m’a dit que tu étais en train de terminer de tout ranger. J’ai pensé que j’allais t’attendre et que peut-être, j’arriverais à t’apercevoir sous la douche.

Je vis la rougeur subite de ses joues. Je souris tandis que je pensais à lui me regardant alors que j’étais l’exemple même de l’adolescent geek par excellence à cette époque et qu’il m’aimait déjà.

— Je suis entré dans le vestiaire et j’ai entendu des voix. Au début, je n’étais pas sûr de ce que c’était. Lorsque je me suis approché, j’ai entendu Steve dire que tu étais heureux d’être à genoux devant lui. J’étais en colère contre toi. Pendant un instant, j’ai imaginé que Steve et toi…

Il s’arrêta. Sa poitrine se soulevait avec rapidité et j’avais besoin de le consoler.

— Kurt ?

Je fis un pas vers lui, mais il se détourna.

— Tu ne comprends rien ? cria-t-il ? Je pensais que tu faisais quelque chose avec lui ! J’ai presque couru hors du bâtiment. J’ai failli te laisser là avec lui. Il t’aurait fait vraiment mal et cela aurait été de ma faute. Lorsque je t’ai entendu crier ? C’est à cet instant-là que j’ai couru vers les toilettes. J’ai poussé la porte et l’ai trouvé prêt à te frapper. Je suis devenu fou. À ce moment-là, je me détestais tellement d’avoir douté de toi, mais je l’ai haï encore plus. Je voulais lui faire si mal. Je l’ai attrapé, je l’ai éloigné de toi et lui ai demandé ce qu’il faisait. Il m’a adressé ce sourire arrogant comme si j’aurais dû savoir ce qu’il faisait et je lui ai dit que tu étais à moi et que si jamais il te touchait encore, je le tuerais. Je voulais tellement le faire. À ce moment-là, je le voulais plus que toute autre chose de ma vie.

Je ne pouvais plus bouger alors que des larmes coulaient sur le visage de Kurt. Je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait dire.

— Après que tu sois parti, je l’ai poussé contre le mur et lui ai dit en détail ce que je lui ferais si je le voyais ne serait-ce que de te regarder de travers. Il t’a traité de pédé et a exigé de savoir pourquoi je me préoccupais de toi. Je lui ai mis mon poing en plein visage. Sa tête a rebondi sur le mur avec un bruit sourd et il est tombé au sol. Je l’ai attrapé par les cheveux et ai tiré sa tête en arrière. Je lui ai dit que ça me regardait parce que je t’aimais. Que tu étais à moi. Que tu étais celui que je devais protéger. Celui que j’aimais. Que tu n’appartenais qu’à moi. Je t’ai réclamé comme mien ce jour-là. Quand je suis venu te retrouver et que je t’ai vu pleurer contre ton casier, je suis devenu fou. J’ai réalisé ce qui aurait pu se passer si je n’étais pas intervenu. Ce qu’il aurait pu te faire si je t’avais laissé. C’était de ma faute. Tout ça. J’ai failli m’éloigner et te laisser là-bas avec lui parce que, pendant une seconde, je t’ai haï. Et je suis vraiment désolé.

Kurt releva les yeux vers moi. Ils étaient injectés de sang et humides. Il tomba à genoux en face de moi, retenant ses larmes. Je m’agenouillai à côté de lui et l’enveloppai dans mes bras. J’avais enfin compris ce qu’il s’était passé ce jour-là. Pourquoi il s’était éloigné de moi. Il s’assit, renifla et s’essuya le visage du revers de sa main.

— Alors maintenant, tu sais. J’ai failli t’abandonner. Je t’ai juré de ne plus jamais le refaire et de te garder en sécurité. Puis, nous avons perdu contact et je t’ai abandonné une deuxième fois. Le jour où je t’ai vu au restaurant, je savais que j’avais enfin une chance d’arranger les choses. De faire ce qui était juste pour nous. C’est pourquoi je ne t’ai plus quitté. Je te désirais tant, mais j’avais besoin que tu saches que je ne t’abandonnerai plus. Je devais être sûr que tu voulais toujours de moi.

Il me regarda dans les yeux, le regard empli de désespoir.

— Veux-tu de moi, Alex ?

Des souvenirs traversèrent mon esprit. Je me souvins avec une clarté étonnante des moments de ma vie avec Kurt. À chaque fois, il avait été là pour moi. Je me rappelai chaque étreinte qui m’avait rassuré. De tous les rires qui avaient réchauffés mon cœur quand j’étais sûr qu’il allait voler en éclats. Je le regardai dans les yeux et je reconnus l’amour.

— Je n’ai jamais rien voulu d’autre, lui jurai-je.

Là, sur le sol de l’école, je l’embrassai, réclamant son cœur.

***

Kurt me ramena chez lui. Tout comme l’homme qu’il était, sa maison était robuste et masculine. Une vaste maison avec une cheminée extérieure sur un grand porche, des baies vitrées montrant chaque détail de la maison. Éclairé de nuit, ce devait être un endroit magnifique. Je pouvais parfaitement imaginer Kurt vivre ici, à l’aise dans son environnement. Il m’emmena dans le salon. Un plancher recouvrait le sol en contrebas et des meubles en bois dominaient la pièce. Une télévision haute définition ornait l’un des murs, entourée de bibliothèques en noyer. Kurt appréciait les couleurs foncées, tous les meubles étaient d’un brun profond. La peinture était d’un gris soyeux.

Il me pressa contre le canapé, planant au-dessus de moi, embrassant mon visage, mon cou. Je tendis la main et commençai à déboutonner sa chemise. Lorsque mes mains touchèrent enfin sa peau nue, il siffla.

— Vêtements. Maintenant.

Il se releva et commença à se déshabiller. Je m’assis quelques instants, profitant de la vue du corps dont j’avais rêvé depuis la première fois que je l’avais vu. Je ne voulais rien de plus que le toucher, le caresser, et goûter chaque centimètre de sa peau. Lorsqu’il défit sa ceinture, il pencha la tête.

— Est-ce que tu attends un carton d’invitation ? Ou préfères-tu que je les arrache ?

Je frémis à l’idée qu’il me prenne de cette façon, mais je me dis debout et lentement, je commençai à enlever mes vêtements. Comme le dernier touchait le sol, il attrapa ma main et m’entraîna avec lui vers la salle de bain. Une immense douche vitrée avec six pommes de douche était la pièce maîtresse de la salle. Il fit couler l’eau en attendant qu’elle se réchauffe, puis se retourna et enfouit son visage dans mon cou. Il mordit ma gorge, me tirant des gémissements. Ses doigts descendirent le long des muscles de mon dos avant qu’ils n’attrapent mes fesses.

— Tu es si beau, chuchota-t-il contre mon oreille. Tu as un goût incroyable. Chaque centimètre de toi est à moi.

Je tremblai à ses mots.

— Oui, tout à toi, fut tout ce que je pus haleter avant qu’il ne prenne ma bouche dans un baiser torride.

La porte de la douche s’ouvrit, et la vapeur tourbillonna dans l’air, nous enveloppant. Il m’entraîna sous le jet avec lui, saisit un gant de crin et un peu de gel à base d’agrumes. Il était tendre et doux, mais insistant. Écartant mes jambes pour qu’il puisse les laver, il fit glisser le gant sur le bas de mon dos et mes fesses. C’était incroyablement érotique. Mon membre se balançait devant moi comme un pointeur. Kurt se mit à genoux pour laver mes pieds et déposa un baiser respectueux sur le bout de mon sexe.

— Je vais y revenir plus tard, me promit-il, émaillant mes jambes de baisers.

Je fermai les yeux et posai mes mains sur ses épaules pour me stabiliser. Il continua de me caresser, touchant, effleurant tout ce qui était à portée de sa main. Il me taquinait jusqu’à ce que je pousse de petits gémissements. Puis, pendant une seconde, il se figea. Je baissai les yeux vers lui et il me sourit avant de me prendre dans sa bouche. Je criai de surprise devant la sensation que la chaleur de ses lèvres provoquait. Il travailla sur ma tige pendant plusieurs minutes avant que je n’essaie de m’éloigner. Il resserra ses mains sur mes jambes et me maintins en place. Je grognai, essayant de reculer, voulant que le moment dure. Lorsque son doigt effleura légèrement mon ouverture, je perdis le contrôle et commençai à jouir. Il continua de me sucer pendant que je pulvérisais mon essence dans sa bouche. Lorsque j’eus terminé, je m’effondrai sur l’un des rebords de la douche. Il me sourit et se lécha les lèvres.

— J’avais raison. Tu as un goût étonnant.

Je tapotai le bord et il s’assit à côté de moi. Je tendis la main pour saisir son érection. Il poussa entre mes doigts serrés et ses yeux se révulsèrent.

— S’il te plaît, gémit-il.

Je tombais à genoux devant lui, plaçant mes mains sur ses hanches. Je me penchai vers l’avant et laissai la verge soyeuse glisser dans ma bouche. Les doigts de Kurt se resserrèrent sur mes épaules et il laissa échapper un gémissement. Je le suçai du mieux que je pouvais, ses mains m’encourageant à le prendre plus profondément. Je sentis son corps commencer à trembler et je reculai. Il me regarda jusqu’à ce que je me lève et le tire par la main.

— Chambre ? demandai-je.

Il sourit et coupa rapidement l’eau. Nous nous sommes séchés l’un l’autre et il me dirigea vers sa chambre. Il me souleva et me jeta sur le matelas, me poussant sur les oreillers frais.

— En es-tu vraiment sûr ? demanda-t-il. Je ne veux rien faire qui puisse te faire du mal.

— Tu ne le feras pas. Je le sais.

Il fouilla dans le tiroir de sa table de chevet et un sortit une bouteille de lubrifiant et un préservatif. Je baissai les yeux.

— Je n’ai pas…

Il mit un doigt sous mon menton et le redressa.

— Je sais. Moi non plus. Je le voulais. J’ai essayé. Mais à chaque fois, cependant, ils avaient tous quelque chose qui leur manquaient. Ils n’étaient pas toi. Durant toute ma vie, il n’y a eu qu’une seule personne que j’ai désirée. Je ne pensais pas que c’était juste de donner à quelqu’un d’autre ce que je m’étais promis de t’offrir en premier.

Je le regardai dans les yeux.

— Dans mon cœur, j’avais formé le souhait qu’un jour nous serions à nouveau ensemble. Tu as toujours été tout pour moi. Je voulais que tu restes la seule personne que je désirais.

Son sourire devint timide.

— Je vais mettre un préservatif si tu veux. Je veux que tu te sentes en sécurité…

Je secouai la tête.

— Aujourd’hui, tu m’as tout dit parce que tu ne voulais plus qu’il y ait de barrières entre nous. Je le veux aussi maintenant. Juste toi, rien d’autre.

Il jeta le préservatif sur le couvre-lit et embrassa mon estomac.

— Merci pour ce cadeau, dit-il doucement. Je jure que je ferai toujours en sorte de le mériter.

Il s’étendit à côté de moi, laissant ses doigts effleurer ma peau. Je me cambrai, essayant d’obtenir plus de son toucher. Il me rendit presque fou avec la légèreté de son contact. Il me titillait et me taquinait pendant ce qui me sembla durer une éternité, souriant tout le temps.

— Bâtard, sifflai-je en serrant sa main.

Je la poussai jusqu’à mon entrejambe.

— Si tu vas le faire, assure-toi de bien le faire, me plaignis-je.

Il m’adressa un sourire diabolique et se pencha, prenant une de mes testicules dans sa bouche. Je serrai sa tête, le souffle court. Il tendit la main et avec un doigt commença à le faire courir sur la peau, sous mon sac. Je gémis à voix haute. Ma tête me semblait sur le point d’exploser. Je sentis un éclair traverser tout mon corps. Lorsque je sentis sa langue descendre plus bas, je gémis et écartai les jambes. Il les souleva et chatouilla ma fente avant de plonger sur mon ouverture. Je tirai sur ses cheveux, le faisant grogner. Il ne s’arrêta pas cependant. Pas jusqu’à ce que je le supplie pour en obtenir plus.

Il abaissa mes jambes et je le regardai ouvrir le tube de lubrifiant, en déversant une dose généreuse sur ses doigts. Il caressa son membre jusqu’à ce qu’il brille. Mes yeux s’agrandirent lorsqu’il fit courir un doigt sur la raie de mes fesses. Il regarda bouche bée, son doigt commencer à glisser à l’intérieur.

— C’est si chaud, murmura-t-il en se penchant et en léchant mon sexe tout en pressant son doigt à l’intérieur de moi.

Mon gémissement dut le surprendre parce qu’il le retira et son expression changea.

— Je suis désolé. Tu vas bien ?

— Pas tant que tu ne remets pas ton doigt là où il était ! râlai-je. C’était… différent, mais c’était vraiment agréable.

Kurt déplaça sa main et remit son doigt, le poussant lentement et profondément. J’écarquillai les yeux et le surpris en train de me regarder. Je lui adressai un sourire pour lui indiquer que tout allait bien. En échange, il commença à bouger son doigt, d’avant en arrière, puis en le tournant. Kurt se mit à rire lorsque mes hanches se redressèrent, le voulant plus profond en moi.

— Plus, entendis-je une voix rauque crier.

Je fis une grimace intérieurement lorsque je réalisai que c’était moi.

Lorsque je sentis le deuxième doigt entrer, je ne me tendis pas, le laissant juste me pénétrer. Quand il commença à les agiter, ma respiration se transforma en halètements. Je n’avais jamais rien ressenti de tel auparavant. J’avais besoin de Kurt en moi. Je devais avoir cette connexion avec lui.

— Kurt, s’il te plaît… le suppliai-je.

— Détends-toi, Alex, m’apaisa-t-il. Cela va bientôt arriver.

Il ajouta doucement un troisième doigt. Jamais de ma vie je ne m’étais senti aussi plein, mais pourtant, ce n’était pas suffisant. Je savais qu’il était plus gros que trois doigts et j’en avais besoin. J’avais besoin de lui. Juste au moment où je pensais que j’allais perdre la tête, il retira sa main. Je gémis de la sensation de perte, mais je le vis se mettre à genoux sur le lit, je réalisai pourquoi. J’ouvris les yeux et le vis ajouter plus de lubrifiant à sa longueur rigide.

— Tu veux peut-être te retourner ? demanda-t-il timidement. Ce sera peut-être plus facile.

Je secouai la tête.

— Je veux voir tes yeux. Tu es d’accord ?

Il hocha la tête et m’adressa un gentil sourire.

— Je préfère te regarder, aussi.

Je remontai de nouveau mes genoux contre mon torse et il s’avança entre eux. Je sentis la pointe de son membre pousser contre mon entrée et je me tendis un peu, me sentant toujours un peu nerveux. Il me regarda avec patience.

— Nous n’avons pas à faire ça, dit-il d’une voix rauque.

— Je le veux, vraiment. C’est juste que… Vas-y lentement, s’il te plaît.

Il enfonça le bout et se repositionna de nouveau. Lorsqu’il poussa pour entrer, un éclair de douleur traversa tout mon corps. Je pouvais sentir des larmes me monter aux yeux. Kurt passa une main sur mon ventre.

— Nous n’avons pas à le faire, répéta-t-il. Nous pouvons nous allonger côte à côte. Je veux juste être près de toi.

— Non. Donne-moi juste une minute.

À son crédit, Kurt ne bougea pas du tout. Lorsque la douleur reflua, je bougeai un peu et le vis se mordre la lèvre inférieure en gémissant mon nom. Je passai mes main le long de ses bras alors qu’il poussait à nouveau. La douleur était toujours là, mais avait commencé à se transformer en une plénitude agréable.

— Oh mon Dieu, soupira Kurt, lorsqu’il me pénétra enfin complètement. Je n’avais jamais rêvé… C’est si chaud. Tu es incroyablement serré autour de moi. Est-ce que tu vas bien ? Parce que si je ne bouge pas bientôt, je crois que je vais mourir.

Je retins un rire devant l’expression de son visage.

— Vas-y.

Il commença à basculer, entrant et sortant, je remontai davantage mes jambes, afin de lui donner un meilleur accès. C’était bizarre au début. Kurt glissa et nous avons dû nous repositionner, mais finalement, il trouva son rythme et s’enfonça plus loin et plus vite. Je rejetai la tête en arrière devant ces nouvelles sensations. Il tendit la main et frotta la pointe de mon membre engorgé, faisant tournoyer ses doigts lubrifiés, me faisant haleter.

— J’ai rêvé de ça, tu sais ? haleta-t-il. Être avec toi. En toi. Je n’ai jamais pensé que ce serait comme ça.

Je lui souris et entourait sa taille de mes jambes, afin de l’encourager. Ce qu’il me faisait était vraiment étonnant et je voulais faire tout ce que je pouvais pour rendre cela aussi bon que possible pour lui. Kurt mit ses bras de chaque côté de ma tête et commença à pomper sérieusement. Il allait durement et profondément et j’adorais chaque poussée. Je rejetai la tête en arrière et murmurai des encouragements, le suppliant de plus.

Bien trop tôt, il se mit à respirer fortement. Grognant alors qu’il me martelait.

— Touche-toi, Alex. Je veux que nous jouissions ensemble, s’il te plaît.

J’enveloppai ma main autour de mon sexe douloureux, sachant que cela ne me prendrait pas longtemps. Kurt commença à scander mon nom alors que la vitesse de ses déhanchements augmentait. Il poussa une longue plainte, et jouit à l’intérieur de moi, ce qui m’amena à éjaculer aussi, inondant mon ventre et ma poitrine. Je le tirai sur moi, ne voulant pas rompre le lien. Il embrassa mes joues et mon cou avant de lentement ressortir. Il s’effondra sur le côté et m’attira près de lui, ses lèvres soufflant doucement dans mon cou. J’enroulai mon bras autour de sa tête et attirai son visage près du mien.

— Je t’aime, Alex. Pour moi, tu as toujours été celui que je désirais. Je voulais que ce plan-là réussisse. Celui où toi et moi formions une famille, ensemble. J’ai besoin que tu sois ici avec moi. Je voudrais que tu fasses de cette maison, la tienne aussi. Avec moi. J’aimerais que nous trouvions un substitut pour qu’elle porte notre enfant. Je sais que tu as besoin de temps pour réfléchir, mais je voulais que tu saches ce que je ressens. Je ne vais nulle part. Et je ne t’abandonnerai plus jamais. Veux-tu bien y penser ? Veux-tu bien être à moi ?

Dans ma tête, je revis chaque problème, chaque journée de chagrin, chaque moment que j’avais passé à savoir que je l’avais perdu et ne pourrais jamais le faire revenir. Pour me retrouver ici, à cet instant, à ce moment et la réponse fut évidente, même pour moi.

— Mon Dieu, oui. Mais juste pour que tu le saches, j’ai mes propres plans.

— Bien sûr. Tout ce que tu voudras. Je serai là, à tes côtés à chaque étape du chemin.

— Ce que venons-nous de faire ? Je m’attends à bien plus que ça. Au moins une ou deux fois par jour. Nous avons besoin de beaucoup pratiquer.

Il recula un instant, me tenant dans ses bras et me regardant dans les yeux.

— Oh oui, je te le promets. J’ai bien l’intention de le faire à chaque instant perdu.

Il agita ses sourcils de manière exagérée.

Sur ce, il me tira sur son torse et nous sommes restés comme ça, une masse gluante, jusqu’à ce que nous nous endormions dans les bras l’un de l’autre, sachant que c’était l’aube d’un nouveau jour pour nous. Un monde où deux meilleurs amis avaient enfin admis qu’ils étaient tellement plus. Lorsque deux moitiés avaient finalement trouvé ce qu’elles devaient faire pour devenir un tout.

 

 

 

FIN

 

 

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